Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

28 décembre 2007

Le paysan du néolithique et le hussard noir de la république

J’ai reçu, comme les autres membres du petit monde des amateurs de littérature occitane limousine, une lettre ouverte de Jan dau Melhau. Dans son inimitable calligraphie, l’écrivain, poète, conteur, musicien, y répond à quelques lignes insultantes et chagrines notées apparemment à chaud par l’écrivain Pierre Bergounioux dans ses Carnets de notes, à l’issu d’un débat public de la Foire du livre de Brive qui s’est tenu le 6 novembre 1999. Ce texte, où Melhau, à travers le conflit qui l’oppose à Bergounioux, précise sa position esthétique et philosophique, me paraît digne du plus grand intérêt, même si je n’en partage que très partiellement les idées. J’ai même l’impression que sur certains points essentiels, que je trouve absolument erronés, Melhau et Bergounioux sont hélas d’accord.

Aussi le lecteur trouvera-t-il ci-dessous :

1- l’extrait en question des Carnets de notes de Pierre Bergounioux

2- la lettre ouverte de Jan dau Melhau

3- mes propres réflexions sur les deux textes

1- Pierre Bergounioux

Sa 6.11.1999

À trois heures, débat à la Foire du livre, sur le thème empoisonné de la littérature et du territoire, avec R. Millet, Guy Goffette, Zoè Valdés, Jean de Melhau, une Italienne. L’affaire est mal engagée, sans clarté, sans qu’aient été définis deux ou trois principes. L’écrivain patoisant entretient la confusion. Comment dire, et lui dire, qu’il parle, dans une langue morte, de choses nulles, d’une économie primaire, auto-subsistante, d’une société retardataire, étrangère à l’histoire, à l’invention, à la vibration du présent. Et lorsque je me hasarde à suggérer que nous appartenons à un univers périphérique, dominé matériellement et symboliquement, des gens, dans l’assistance, se récrient, protestent qu’il n’y a plus qu’à mourir. Je me retiens de leur dire qu’ils sont déjà morts et ne le savent pas, comme le bœuf de Hemingway juste après le coup de merlin, que nous appartenons au passé. L’affaire me laisse mal content, irrité.

Carnets de notes 1991-2000, Lagrasse, Verdier, 2006, p. 1125 (j'ai mis en italiques la phrase discutée par Melhau).

2- Jan dau Melhau, lettre ouverte

Melhau

    Pierre Le Honteux, dit Bergounioux en patois limousin (on écrirait Vergonhos en bon occitan limousin). Le jour du fameux débat, il employa à plusieurs reprises l’expression « jargonner les patois d’òc ». Aussi évidemment qu’on parle une langue, on ne peut décemment que jargonner un patois. Tout ça est limpide. Curieux : dans certains de ses romans plus anciens, il s’est oublié à graphier quelques phrases en oc (car il y en a) dans leur forme classique naturelle apte à donner quelque cohérence et dignité à cette langue. Désormais il les graphie dans une phonétique française approximative ; elles ont perdu leur écriture, leur faculté même de s’écrire.

    Lors du débat, j’avais expliqué que mon territoire s’extrayait de l’histoire, qu’il échappait au temps en revenant aux origines, au mythe, et que ma géographie, de même, si elle était quelque peu humaine, était moins physique que mythologique. Ce qui n’étonnera personne m’ayant lu tant soit peu. « Quand vous étiez visité par les Romains, lui avais-je dit en substance (alors qu’il nous expliquait son nom par le latin, faisant fi de la négligeable parenthèse de quinze siècles !), moi, j’étais chié par Gargantua ». Il avait aussitôt embrayé sur Rabelais, toute culture pour lui, toute référence ne pouvait être que livresque et littéraire, alors que je lui parlais du géant primordial, celui-là même à qui nous devons le mont Gargan et tant d’autres accidents géographiques.

Fussé-je aussi (premier de la lignée) de la fameuse galaxie Gutenberg, je suis essentiellement de culture orale. Il pense, lui, tout devoir à l’école, à l’écrit qu’il ressent comme une promotion, une accession à la culture, la seule possible, alors que pour moi c’est une perte, une régression, un abandon sinon un reniement. Pour lui, un paysan est inculte, pour moi il est au plus haut degré de civilisation (je parle d’un paysan, non d’un exploitant agricole qui sans doute lui semblerait plus acceptable).

Lui est impensable une culture populaire (j’ose à peine dire paysanne) de tradition-transmission orale, constituée de contes, de chansons, de prières, de musique et de danses, de rituels et de gestes, de savoir-faire et dire, d’un Savoir.

Lui est impensable une appréhension pertinente du monde autre que conceptuelle et scientifique : symbolique, métaphorique, mythologique, religieuse au sens large et premier du terme.

Je suis, ai-je l’habitude dire, un homme du néolithique revivifié par les siècles romans (XIe et XIIe), il est pleinement un produit de l’Histoire, et une parfaite réussite de l’école républicaine française enrichie de matérialisme dialectique excluant toute spiritualité encombrante.

Lorsqu’il soude ses outils agraires pour en faire des « œuvres de sculpture contemporaine » – ces outils que je place, en leur unicité, au plus haut de la création humaine –, c’est bien évidemment pour les neutraliser, les dénaturer, les soustraire à la mémoire des siècles obscurs, les faire accéder, eux aussi, à la culture, les faire participer à l’insigne « vibration du présent ».

Les termes hargneux qu’il emploie, me concernant, dans le texte de son carnet, dont on sent qu’il en a la nausée en les écrivant, mériteraient, chacun, son exégèse. Quelques mots de commentaire seulement.

    « L’écrivain patoisant (il m’appela, durant l’entretien, Jean du Milieu, sans que susse bien si j’étais du milieu genre maffia ou du juste milieu) entretient la confusion (voir plus haut mon rapport au mythe). Il parle dans une langue morte (tant qu’il se trouve une personne pour parler, écrire ou entendre une langue, elle n’est pas morte. Fût-elle bien malade, nous n’en sommes pas là) de choses nulles (sait-il bien de quoi il parle, m’a-t-il lu ? Sans doute non ; il va de soi pour lui que dans une telle langue on ne peut parler que de choses nulles. Mais d’ailleurs nulles par rapport à quoi ? En soi ?), d’une économie primaire, auto-subsitante (je ne parle guère d’économie, mais me reconnais pleinement dans celle-ci qui pourrait se dire autonomie absolue, quel joli rêve !), d’une société retardataire (là encore par rapport à quoi ? à quelle autre, et selon quels critères ? Le vieux à la maison sur celui à l’hospice ? Le quartier de la cité sur la cité de banlieue ? Le chemin creux sur l’autoroute ? Le pas de l’homme sur la roue de la bagnole ?...), étrangère à l’histoire (plût à Dieu ou à diable ! La république l’y a pleinement fait participer. Souvenez-vous : « Tornarai pas ».), à l’invention (laquelle ? Le moteur à explosion ? L’énergie nucléaire des bombes et des centrales ? La vie sous perfusion et prothèse ? L’aspirateur de table ? Le portable ? etc…) »

Quant à « la vibration du présent », qui suit l’œuvre ressassante de P. B. envahie par le passé, chaque syllabe un peu plus, comme le buveur Dubonet des anciennes réclames par son apéritif, qui l’a entendu, de sa voix sourde et monocorde, former ses belles phrases verrouillées comme des phrases écrites, qui l’a vu une seule fois, en sa maigreur tourmentée, agitée jusqu’à l’insupportable de tics nerveux, saura à l’évidence comme il est en communion-adéquation parfaite avec le temps si remarquable qui lui est donné à vivre.

Lorsque la vibration devient tremblement !...

    J’aurais tant d’autres choses à dire. Un dernier mot. L’avant-veille, parlant de son arrivée à Brive, sa ville natale, il note : « Je reconnais l’inimitable accent du cru. Je parlais comme ça. » Eh oui, mais grâces leur soient rendues, l’école et Paris vous en ont guéri, comme de la langue dont il était le dernier signe.

    Pierre Le Honteux, mieux La Honte. Jamais nul ne fut si bien nommé.

                                        Rideau.

Jdmelhau

Gargantua

Le Gargantua d'avant Rabelais

Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua, 1532


3- Le paysan du néolithique et le hussard noir de la république

N’y allons pas par quatre chemins. Ces quelques lignes neurasthéniques de Bergounioux sont proprement indignes et souffrent au plus haut point du mal que l'écrivain dénonce chez son interlocuteur à la foire du livre : la confusion.

Il est en effet indigne de nommer l’autre par ce que l’on sait être pour lui une désignation dégradante. Jan dau Melhau (dont Bergounioux prend un malin plaisir à estropier le nom : Jean de Melhau, Jean du Milieu…) se définit comme un écrivain « occitan » et non pas, bien sûr, « patoisant » : il s’emploie au contraire à montrer, à travers une œuvre considérable et exigeante, la dignité de la langue qu’il manie, improprement appelée « patois ». Bergounioux sait fort bien que le traiter « d’écrivain patoisant » revient à le nier, lui et son œuvre, à le réduire au rang de nullité et de pauvre merde. Mais Bergounioux va plus loin encore : c’est la langue elle-même et la réalité humaine, culturelle et sociale dont cette langue fut pendant des siècles l’expression, qu’à travers Melhau, il traite de nullité et de pauvre merde ; une langue nulle (patois que l’on ne parle pas, mais « jargonne », morte de surcroît, crevée et bien crevée) servant à dire des « choses nulles ». Car l’énoncé – « il [Melhau, « l’écrivain patoisant »] parle… de choses nulles » –, entendons-nous bien, ne renvoie pas à l’univers littéraire singulier de Melhau, que Bergounioux ne connaît visiblement pas et ne veut surtout pas connaître, mais à la société, à l’économie et à la culture limousines elles-mêmes. Mais de quel Limousin s’agit-il ? Celui qui, à ses yeux, n’a pas su ou pu prendre le train de la modernité, ou trop tard : le limousin où l’on « jargonnait patois », où l’on ignorait la seule langue et la seule culture qui comptent (le français et la littérature française), où l’on pratiquait une « économie primaire, auto-subsistante », le limousin « retardataire », étranger « à l’histoire, à l’invention, à la vibration du présent ». Or ce Limousin-là n’existe pas, n’a jamais existé, il est une pure fiction, qu’une pseudo-modernité triomphante se donne comme repoussoir. Mais c’est d’abord le lieu commun dont il est la spécification locale, l’équation entre culture orale, économie autarcique, absence d’histoire, qui est faux et archi-faux. Nous savons depuis longtemps – c’est-là une donnée anthropologique et historique incontestable – qu’il n’existe nulle part de société immobile, de société sans histoire, de société étrangère au présent, à la nouveauté, à l’invention, pas même celles que l’on nommaient autrefois « primitives », faussement jugées « sans histoire ». Quant au Limousin, son histoire justement, pour peu qu’on s’y intéresse, montre que sa situation périphérique, pendant des siècles, par rapport au pouvoir central (une situation qui du reste ne constitue nullement une exception dans la géographie européenne et même française), ne l’a pas empêché d’entretenir des échanges économiques, culturels et humains constants et même intenses avec des territoires voisins ou éloignés. Sans revenir à l’époque où le Limousin fut lui-même un centre d’irradiation culturelle de premier plan, on pourrait dresser la liste de tous les éléments qui en font, sur certains plans, une terre – mais oui – d’avant-gardes : l’anticléricalisme, la laïcité, le socialisme… Plus d’une des valeurs que Bergounioux prétend devoir à la seule école républicaine, était bien déjà ancrée depuis fort longtemps dans ce territoire, transmise par des formes culturelles que, comme le remarque Melhau, l’auteur des Carnets déclare nulles et non avenues ; celles de l’oralité et de la langue qui les accompagnaient, le « patois », que Bergounioux ne peut évoquer sans un haut-le-cœur. En fait la confusion d’une pensée du lieu commun, assaisonnée de pompeuses références philosophiques (Michelet, Hegel, Marx) et l’indignité du reniement sont chez lui inséparables. Il le répète souvent, ce qui lui est une souffrance insupportable, et provoque chez lui une sorte écoeurement, c’est que cette culture et cette langue sont pour lui, purement et seulement, celles d’irrémédiables vaincus, de dominés spoliés de tous biens matériels et symboliques. Comme si la situation objective d’assujettissement obérait dans l’histoire toute possibilité d’invention, de création et d’abord de résistance, comme si la pensée, la raison, la beauté, la vie ne pouvaient être que du côté du vainqueur. Mais justement Bergounioux n’est pas un résistant, mais un converti hanté par la culpabilité d’être né affligé de la tare patoisante. Malgré un décrassage continu, il revient à la désolante et à la fois complaisante constatation d’être encore et toujours souillé par la tache du vieil homme. Sa culture et ses valeurs, les seules qu’il veuille reconnaître, sont celles du vainqueur, auquel il cherche autant que possible à s’identifier, sans jamais y parvenir vraiment – et de là vient son incurable mal –, car il traîne avec lui comme une âme en peine, la dépouille du vaincu. Aussi ne peut-il s’empêcher d’utiliser la première personne du pluriel pour clamer à la cantonade, à ceux qui auraient la moindre velléité d’auto-affirmation : « lorsque je me hasarde à suggérer que nous appartenons à un univers périphérique, dominé matériellement et symboliquement, des gens, dans l’assistance, se récrient, protestent qu’il n’y a plus qu’à mourir ». Il a alors cette phrase terrible : « Je me retiens de leur dire qu’ils sont déjà morts et ne le savent pas, comme le bœuf de Hemingway juste après le coup de merlin, que nous appartenons au passé ». Déjà morts, et d’autant plus qu’ils ne le savent pas, lui, qui a étudié, médité, sait qu’ils sont déjà morts et appartiennent irrémédiablement au passé. Lui et eux ensemble : « nous ». Et, à ce point, la confusion atteint son comble, car quelle est cette culture, voire cette humanité périphérique et défaite, morte du seul fait de n’être pas centrale et victorieuse ? La culture patoisante ? Mais il la rejette vigoureusement, il en secoue ses sabots comme de la bouse sèche… Il faut donc que ce soit finalement, tout autant, celle qui se dit en français, dans ses écrits et dans ce débat. Il est vrai que de centrale et impériale, la culture francophone est devenue elle-même périphérique depuis belle lurette. Cela, pourtant, ne veut bien sûr pas dire qu’elle est « déjà » morte, ou alors il faudrait le dire de toute langue et de toute culture, même dominante, parce que mortelle par essence. Vivre en périphérie, être pauvre, subir la domination, ce n’est bien sûr pas être rien, être nul, être mort. Dire cela, c’est simplement avoir perdu tout sens de la résistance et de la dignité. La haine, le dégoût de Bergounioux à l’égard de Melhau et de tout ce qui va avec, sont d’autant plus puissants qu’il s’agit en fait d’une haine et d’un dégoût de soi. La culture de l’auteur des Carnets de notes, sa forme mentale et psychologique, est celle du renégat malade de son reniement et qui, du reniement et de sa pathologie, a fait une œuvre d'une indéniable qualité dans laquelle se complaisent les convertis et leurs enfants. Le jeu de mot sur son nom est alors tentant et même irrésistible (voir le texte de Melhau, malheureusement terni par des considérations à mon avis déplacées sur le physique de l'écrivain). On pourrait ici, à l’opposé, déployer un long discours visant à montrer que la situation périphérique permet aussi à une société active, une société qui veut vivre malgré la domination, de maintenir des formes linguistiques et culturelles symboliquement dégradées, et de les revaloriser comme formes de résistance et outils d’invention. Mais une telle démarche est inconcevable de la part de Bergounioux parce que le savoir, la lumière, l’excellence est exclusivement du côté du dominant : en face, il n’y a qu’ignorance, obscurité, « idiotie rurale ». La formule est de Marx et Engels (Manifeste du Parti Communiste), ou du moins de leurs traducteurs (« abrutissement de la vie rurale » est sans doute plus exact pour traduire « der Idiotismus des Landlebens », ce qui n’exempte pas Marx ni Engels, en l’occurrence, d’une certaine idiotie), Bergounioux l’a reprise dans un « entretien » (le terme convient bien mal pour le produit d’un considérable travail d’écriture). Lisons-le car il éclaire les propos lapidaires des Carnets :

« Nos courtes personnes, nos lignées filiformes ne sont que les spécifications individuelles, trans-générationnelles d’un destin collectif, celui, en l’occurrence, des populations de la périphérie. Elles sont restées étrangères jusqu’au XXe siècle aux deux acquisitions majeures des Temps Modernes, qui sont les Lumières et l’abondance. L’Europe entière était acquise à la production en vue du marché, à la raison, à la langue française que nous jargonnions toujours un dialecte inchangé depuis l’an mille, sur les « mauvaises terres » de l’économie politique. Les catégories de pensées qui gouvernent l’action rationnelle, le projet de liberté dont elles sont les instruments, nous restaient inaccessibles parce que nous parlions patois, n’avions pas d’argent pour nous procurer des livres, le minimum de loisir, de recul qui permet d’étudier, de choisir, de changer, de devenir contemporain de soi-même et du monde. Michelet dit que l’histoire se ramène, d’abord, à la géographie. C’est la fixité de la terre, l’obstacle du relief, le travail écrasant, les routines, l’ « idiotie rurale » (Marx). L’éveil de l’histoire, c’est, outre l’écriture, le mouvement, la découverte, l’échange, l’entrée dans une durée linéaire, inventive, après celle, cyclique, immobile, des sociétés agraires auto-subsistantes. Si l’ontogenèse récapitule la phylogenèse, j’ai contracté, dans les premières années de ma vie, les usages et les vues qui avaient cours, depuis vingt siècles, sur la frange plissée, pauvre, anachronique du Bas Limousin »[1].

Lignes en vérité cocasses et pitoyables, non par le style flamboyant, mais par la vision caricaturale de l'histoire qui s'y trouve engagée, lignes terribles aussi, incapables de dépasser en ce début du XXIe siècle, l’anthropologie coloniale du XIXe siècle, ici appliquée au Limousin, présenté comme une exception, une espèce de tare géographique. L’Europe entière nageait dans la prospérité et parlait français (!), alors que « nous » jargonnions encore un dialecte de l’an mille en mâchonnant nos châtaignes au coin de l’âtre ! Ces lamentables fadaises ne répondent à aucune réalité historique et sociale. En Europe, la pauvreté était (et reste) en réalité présente partout. Les « dialectes » étaient et sont encore aujourd’hui abondamment parlés, y compris au cœur des métropoles (voir le cas de Naples, par exemple). « Jargonner patois », n’a jamais empêcher personne d’user de sa raison et de nourrir des projets d’émancipation. Rien de tout cela n’a d’ailleurs attendu la modernité cartésienne (et bien sûr francophone !) et encore moins l’école obligatoire, pour exister. Il est en effet absolument fallacieux, comme le démontrent suffisamment l’anthropologie moderne, les travaux des cognitivistes et les données dont disposent l’historien et le sociologue, d’opposer une humanité irrationaliste, primitive et prémoderne, à l’homme moderne, qui possèderait seul « les catégories de pensées qui gouvernent l’action rationnelle », parce qu’il parle certaines langues (le français en particulier !) élaborées à cet effet, et surtout parce qu’il pratique l’écriture. Ce partage du monde, cette manière de couper l’histoire et les sociétés humaines en deux, de diviser la culture humaine entre le mythe et la science, la superstition et la raison, l’ignorance et le savoir, relèvent eux-mêmes du mythe ; il s’agit même là de l’un des mythes constitutifs de l’idéologie des Lumières et, comme tel, il ne possède précisément aucune espèce d’assise rationnelle. Précisons bien que la critique de ce mythe n’implique nullement le rejet du projet d’émancipation des Lumières. Je dirai même volontiers qu’il en procède, si je n’avais la conviction, précisément, que ce projet n’a pas attendu le XVIIIe siècle pour se manifester, sous de multiples formes. Il me semble, par exemple, déjà présent, sous certains aspects, dans la littérature courtoise médiévale composée, comme on le sait, dans ce détestable patois encore parlé les vieux paysans retardataires du Limousin.   

    Les lignes qui précèdent montrent, je crois, suffisamment tout ce qui m’éloigne du même coup de Melhau, dont – je le répète – j’admire le travail de la voix et de l’écriture, la profonde intégrité et cohérence. En effet, trop souvent, Melhau semble accréditer l’idée selon laquelle la culture dont il est le dépositaire est principalement sinon même exclusivement, une culture « purement » populaire (je crois pour ma part à la circulation sociale et translinguistique des motifs culturels, et le géant Gargantua – dans lequel Bergounioux est incapable de voir autre chose que Rabelais –, en est un très bon exemple), une culture immobile, échappant à l’histoire et au devenir, une culture ancestrale, liée à la culture et au culte de la terre, une culture tout entière prise dans l’élément du mythe, qui repousserait comme sa pure négation le concept et la rationalité scientifique. J’ai bien peur en fait que Melhau et Bergounioux ne soient d’accord sur l’essentiel ; le premier s’employant à montrer la beauté et la grandeur de ce que le second méprise et vilipende avec l’énergie du renégat. Une phase de Melhau, dans sa lettre ouverte, m’a arrêté : « Je suis, ai-je l’habitude dire, un homme du néolithique revivifié par les siècles romans (XIe et XIIe) ». C’est vrai que je lui ai plus d’une fois entendu manifester cet éloge de l’ère néolithique prolongée selon lui jusque dans les années 1950 sous son verni chrétien. La Renaissance des siècles romans a d'ailleurs apporté une culture poétique et philosophique irréductible aux mythes pré-chrétiens et du reste à la « mythologie » et théologie chrétiennes triomphantes. Je fais pourtant partie de ceux que Carlo Ginzburg a convaincu de la persistance d’éléments culturels et cultuels du néolithique jusqu’à l’époque moderne. Ginzburg s’appuie lui-même sur l’immense réserve des travaux des folkloristes et des ethnographes, si souvent négligés ou révoqués par ses collègues historiens. Mais je ne pense pas que, même dans le Limousin du culte des sources et du Leberon, l’apport de la christianisation puisse être négligée, pas plus que, très tôt, celui des formes culturelles et politiques des vagues successive de renaissance et modernité (musicales, littéraires, etc. supposant encore une fois que la culture orale est perméable à la littérature et vice versa) qui ont traversé l'Europe, entre le XIe et le XXe siècle. Pour ne rien dire des immenses transformations qu’ont connues, au fil des siècles, du néolithique préhistorique jusqu’à 1950, les modes de vie paysannes et les techniques agraires (rappelons tout de même que le néolithique est sensé prendre fin avec l'utilisation des métaux !). Qu’un fil de mémoire, dans la culture orale et dans la transmission de certains savoir-faire et surtout de manières de se rapporter aux choses, aux animaux et aux hommes, puisse nous ramener très loin dans le temps, et bien en deçà du reste de la naissance de la langue limousine et même du latin, je ne le nie pas, et je ne vois d’ailleurs pas en quoi le tracteur y aurait imposé un point final. Mais il ne me paraît pas raisonnable d’affirmer la persistance massive d’une culture néolithique en Limousin ; cela me semble revenir à nier l’identité multiple, elle-même fort ancienne, des hommes d’ici.

Quoi qu’il en soit, je suis frappé par le fait que Bergounioux lui-même s'exprime volontiers dans les mêmes termes : « Les gens de mon âge qui ont vécu en province étaient infiniment proches du néolithique. Je me regarde comme un des derniers représentants du néolithique, c’est-à-dire de populations sédentaires, participant des rites de la vie agraire... »[2]. Lors d’un entretien plus ancien (25.07.95), à propos du personnage de l’institutrice Jeanne, dans Miette, il dit encore la même chose, la même chose que Melhau, mais en conférant à sa description un sens diamétralement opposé : « C’était l’une de ces fillettes qu’on tirait de la campagne, qu’on expédiait à la préfecture pour leur donner un certain nombre de principes universaux. La connaissance des nombres purs, celle de la langue française, qui était la langue de la capitale, de la classe dirigeante, des règles de morale, avec lesquelles elles revenaient dans ce peuple paysan et s’appliquaient à le dépouiller de ses vieilles croyances, de sa vieille ignorance, de sa vieille misère, de sa vieille superstition. Ces gamines de dix-huit ans étaient parachutées dans des coins qui n’avaient pas bougé, j’exagère à peine, depuis le néolithique. On continuait d’y jargonner en patois, le français n’y avait pour ainsi dire pas cours, la maison d’habitation et l’étable y étaient contiguës, les bêtes et les hommes y étaient séparés par une cloison de bois à mi-hauteur. Et ce sont des gamines et des gamins de dix-huit ans qui ont proprement arraché ces univers très anciens à l’archaïsme, à l’éternité, à la grande temporalité, pour parler comme Hegel »[3]. Jeanne, l’institutrice, est une héroïne de cette révolution : fin du néolithique ; abolition des vieilles croyances, vieilles ignorances, vielles misères, vieilles superstition ; élection de la raison, de la pureté des nombres et de la grammaire française ; jeunesse, merveilleuses jeunesse, fraîcheur, inventivité et liberté de l’école laïque et obligatoire ! Melhau, lui, nous dit, que le paysan, son paysan du néolithique, « est au plus haut degré de la civilisation ». Il a le mérite de prendre à revers l’idéologie bien pensante et en effet toujours dominante et dominatrice qui considère comme un immense progrès non seulement économique et social, mais culturel et moral, l’abandon du labeur de la terre au profit de l’admirable travail d’alphabétisation des culs-terreux. Pour ma part, je suis loin d’adhérer à ces hiérarchies des valeurs symboliques et sociales, que l’on place au sommet de la pyramide le paysan supposé du néolithique ou l’institutrice de la troisième République. Je tire plutôt de la confrontation des deux auteurs la conviction que le simple reniement ne saurait tenir lieu d’émancipation, et que s’émanciper sans renier c'est résister.

JP Cavaillé

PS) Pour une analyse plus approfondie du traitement du "patois" dans la littérature de Pierre Bergounioux, Richard Millet et Pierre Michon, voir sur ce même blog : Patois de province et belle langue : les lieux communs en héritage.

Le Mont Gargan vu des Monédières


[1] Entretien avec Tristan Hordé, réalisé le 10 octobre 2006, à propos du Carnet de notes 1980-1990 et de École : mission accomplie, publiée sur le site de Poezibao.

[2] Cité par Jean Renaud, « L'obscur savoir de la littérature. Une introduction à la lecture de Bergounioux », sur le site Remue.net.

[3] Entretien de Pierre Bergounioux avec Mathieu Hilgers au sujet de Miette.

Gargan

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12 décembre 2007

Hérodote radote. Langue et nation en France

L’une des dernières livraisons d’Hérodote présente, un article consacré à la question « Langue et nation en France » [1], qui offre une fois de plus[2], et loin de toute perspective universitaire digne de ce nom (mais y a-t-il de nom plus galvaudé ?), une vision idéologique étroite et partisane de la question des langues dans l’hexagone. Il s’agit d’ailleurs d’un texte bizarre et mal fagoté, essentiellement consacré aux langues régionales, mais entrelardé à deux reprises (un peu sur le modèle du double cheeseburger) de longues et lénifiantes pages sur le rap, visiblement d’une autre main[3]. Aucune problématique commune n’est sérieusement construite et l’on chercherait en vain une véritable articulation entre les deux parties. Le lien se limite à relever la présence, dans l’un et l’autre cas, du discours victimaire exigeant réparation. Or ce discours est aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée, et l’on se demande pourquoi avoir mis ensemble deux réalités hétérogènes : une activité culturelle et politique – la défense des langues régionales – et un produit culturel – les textes des rappeurs. Qui plus est, la revendication victimaire est un phénomène de large ampleur qui mérite mieux que l’indignation vertueuse des bons enfants de la patrie, à laquelle l’analyse tend ici à se limiter. Du reste, non plus ne sont certes exempts du syndrome victimaire.

herodote

Pauvre Hérodote

Adversité et partenariat

La thèse de l’article est vite énoncée et qui connaît les écrits de Barbara Loyer les connaît déjà : les partisans des langues régionales, pour la plupart, concevraient les rapports entre le français et leurs idiomes en terme d’adversité et de lutte ; ils percevraient la relation entre la langue française et ces autres langues comme « un combat historique à l’issue duquel la première a vaincu les secondes ». Plutôt que de parler de langue adversaires, il faudrait parler de « langues partenaires ».

Remettons brièvement les choses au point : il n’y pas, il n’y a jamais eu de combat entre le français et les langues régionales. Il existe en revanche un combat politique, commencé au lendemain de la Révolution française (on ne peut pas parler en ces termes auparavant), contre « les patois », un combat explicitement et méthodiquement conduit en vue de leur éradication (abbé Grégoire, etc.). Les associations engagées en faveur de ces langues réclament, au contraire, que les institutions de la République cessent les hostilité et s’engagent dans un réel partenariat. Même lorsqu’elles demandent « l’égalité », la co-officialité (dans laquelle l’auteure ne voit qu’une forme d’adversité, en pleine contradiction avec le principe égalitaire républicain), ellesrestent dans la logique, me semble-t-il, du partenariat et non du conflit. Pourtant, bien que moins explicite et tonitruant qu’il ne le fut, le combat continue, et il est unilatéral. Cet article en est un exemple, car il tient un discours de combat, derrière la déploration du partenariat impossible, impossible puisque les partisans des langues voudraient en fait la guerre, rien que la guerre, l’horrible guerre contre le français[4]. Ainsi est-il évident que tant que les partisans, et en fait les simples locuteurs des langues régionales seront perçus comme des adversaires effectifs ou potentiels de l’unité nationale, tant que la richesse du patrimoine linguistique sera appréhendée comme une menace, aucun partenariat ne sera possible. Le partenariat n’existe pas, parce que l’adversité unilatérale est plus vive que jamais, même si elle n’est plus aussi claironnante (tout dépend de qui parle, évidemment) et se masque souvent derrière de vibrants plaidoyers pour la diversité culturelle. Mais l’adversaire se contente d’agir le plus souvent en silence, en bloquant systématiquement tout ce qui irait dans le sens de la reconnaissance minimale à partir de laquelle un partenariat pourrait être possible : ratification de la charte européenne des langues minoritaires ; intégration des écoles immersives au service public ; prise en compte dans le débat politique et écho politique national des revendications culturelles, etc. etc. Et quand un débat est ouvert à l’assemblée nationale, que le moindre petit pas en avant est demandé, ne serait-ce que pour le maintien d’un cour d’occitan en Île de France, l’adversité se fait entendre, plus véhémente que jamais.

On me dira sans doute que je suis de mauvaise foi et qu’un partenariat existe, puisque ces langues sont enseignées à l’initiative de l’État, que nous avons une Délégation à la Langue Française et aux Langues de France, qu’une place est même faite à celles-ci dans les médias nationaux… Mais lorsqu’on fait le compte, on obtient une somme dérisoire de broutilles misérables, tant en matière d’enseignement (le nombre de postes est à ce point réduit que les concours n’ont plus de sens) que de média (où l’on compte les minutes hebdomadaires, là où il y a quelque chose) et de sensibilisation (même sur ce terrain la « délégation » susnommée ne peut à peu près rien…) ; bref des concessions minimales, minimalistes à des décennies de luttes qui avaient comme enjeu non de déclarer une adversité, mais d’obtenir un partenariat, c’est-à-dire le respect de droits qui semblent inhérents à l’idée même de démocratie (les droits au pluralisme culturel et linguistique). Il est vrai que certaines régions, tournant le dos aux politiques nationales d’hostilité, commencent à s’engager de manière concrète (ce n’est certes pas le cas du limousin, comme mes lecteurs le savent). Mais que peuvent en France, à ce jour, les régions ? Quel est leur pouvoir effectif ? Quelle est leur autonomie administrative, culturelle et budgétaire ? Posez sur un plateau de la balance d’un côté les initiatives de (pseudo)partenariat et sur l’autre toutes les mesures négatives par lesquelles se manifeste une adversité continue et jugez par vous-mêmes.

Le spectre des nationalismes

L’auteure, pour illustrer sa thèse, passe en revue les situations des langues minorées aujourd’hui en France (qu’elle n’appelle bien sûr pas ainsi, mais tout au plus « régionales »), du point de vue exclusif qui est le sien, c’est-à-dire, géopolitique. A vrai dire il s’agit d’une forme bien fruste de géopolitique appliquée aux langues, qui conçoit justement les relations entre langues comme fondamentalement conflictuelles et en situation d’adversité : voilà pourquoi du reste l’invocation du partenariat et le reproche fait aux autres de tenir un discours d’adversité sont contradictoires et ridicules. Cette revue des situations est aussi superficielle que tendancieuse : on ne saurait s’accorder sur le constat expéditif dressé pour chacune des langues, et encore moins sur la conclusion générale : ce sont « des langues qui ne représentent presque plus rien en nombre de locuteurs », mais auxquelles « leur défenseur cherche à conférer un pouvoir symbolique, celui par exemple de rendre visible une communauté régionale, de lui donner un élan collectif », avec en sous main, tapi dans l’ombre des propositions généreuses, le spectre de l’autonomisme et du séparatisme.

Ce qui est dit en particulier de l’occitan (un mot banni du vocabulaire de l’auteure) mérite d’être souligné : le territoire (« toute la zone langue d’oc ») serait le lieu d’un conflit entre les « tenants d’une seule grande langue d’oc » et « ceux qui veulent une politique favorisant l’épanouissement de diverses langues ou dialectes parlés dans l’aire d’oc, notamment le provençal ». Le conflit existe bien, mais la description qui est faite des partis en présente est absolument mensongère, puisqu’il y aurait d’un côté les partisans d’une langue unifiée et unique (sans aucun doute des « adversaires ») et de l’autre les défenseurs des « langues ou dialectes » d’oc (mieux traités, des « partenaires » possibles ?) . Notons au passage qu’il y aurait donc une pluralité de « langues » d’oc mais aussi de « dialectes », tout cela n’est pas très clair, et il ne faut certes pas chercher ici la moindre fiabilité linguistique ou sociolinguistique. Seule importe encore et toujours l’approche « géopolitique » ; en l’occurrence, le constat, selon l’auteure, que « l’occitanie […] n’existe pas en tant que territoire politique », ce dont témoignerait suffisamment l’absence d’intégration des « multiples » associations en un seul mouvement. Cette description, je l’ai dit, est fausse : le différend oppose d'un côté ceux qui reconnaissent l’existence d’une langue d’oc dont il s’agit de défendre la diversité dialectale (et qui disent clairement que la langue est dialectalisée, c’est-à-dire existe dans et par ses dialectes) et de l’autre les partisans d’une pluralité de langues d’oc (il y aurait une langue provençale, la langue gasconne, la langue auvergnate) rivés à des identités culturelles localistes (ils refusent l’idée que leurs langues soient des dialectes de l’occitan). L’auteure sait très bien que sur le terrain des revendications, y compris en Provence, le deuxième camp est toujours plus marginalisé. Les manifestations concomitantes de Béziers et d’Arles du 17 mars 2007, dont elle ne dit pas un mot (l’article a pourtant été écrit après), ont cependant rendu visible l’énorme déséquilibre des forces. La première s'est en effet montrée capable de réaliser une très large unité des associations culturelles, en intégrant à une même plate-forme, entre autres, l’Institut d’Études Occitanes, Calandreta et le Félibre.

Mais la désinformation idéologique tient ici lieu d’information scientifique. Ne doutons pas, du reste, que si notre auteure en venait à reconnaître une réelle unité autour d’une revendication de reconnaissance linguistique, ce serait pour la considérer comme le simple paravent idéologique de secrètes manœuvres nationalistes. En fait cet article, comme ceux de Béatrice Giblin et d’autres auteurs d’Hérodote, montre que la géopolitique pratiquée dans cette revue entretient une conception conspirationnelle des revendications linguistiques et culturelles. Derrière, en sous-main, implicitement, la taupe des nationalismes s’emploierait encore et toujours à miner l’unité républicaine. Il ne s’agit pas de nier l’existence de courants nationalistes mais, d’une part, encore faudrait-il montrer à partir de données fiables leur poids effectif dans les mouvements culturels (celui-ci est extrêmement variable selon les situations) et, d’autre part, seraitèil  souhaitable de ne pas diaboliser les nationalistes au seul titre qu’ils le sont. Ceux qui agissent ainsi, du reste – l’équipe d’Hérodote s’en est fait une spécialité – le font toujours eux-mêmes au nom d’un nationalisme exacerbé. Pour eux, il y aurait d’un côté un bon nationalisme, entendons le nationalisme français, et d’un autre le mauvais (celui des militants basques, bretons, corses). Il faudrait plutôt juger les uns et les autres aux actes, selon des critères strictement démocratiques. Ainsi, Loyer de dire, comme s’il s’agissait d’une chose gravissime que l’on ne peut écrire sans trembler, que « l’idéologie nationaliste basque comprend explicitement la volonté de réunir en une seule nation souveraine les territoires bascophones d’Espagne et ceux de France ». Ce à quoi, pour ma part, peu suspect d’être favorable aux idées nationalistes et à l’idée même de nation, j’ai envie de répondre : « So what ? Et alors ? Quid ? Où est le problème ? » Le problème, à mon sens, réside seulement dans le projet de nation qui est visé et dans les moyens politiques mis en œuvre pour atteindre cet objectif (autrement dit, respecte-t-il les règles du jeu démocratique, ou non ?), qui n’est ni plus ni moins respectable que celui du maintien de l’unité nationale française, au moins si l’on s’accorde sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans tous les cas, il appartient aux citoyens de décider et il est étrange de voir comment les auteurs d’une revue à prétention scientifique se livrent eux-mêmes à des gesticulations idéologiques aussi grossières.

Minorité n’est pas français ou : Sarko ne vous décevra pas

Farouche opposante à la ratification de la Charte européenne, qui « obligerait à reconnaître des groupes à qui il aurait fallu concéder des droits particuliers en vertu de cette appartenance » (ce qui est faux, car il s’agit du droit de tous à parler ses langues), l’auteure émet un satisfecit anticipé (l’article a été écrit manifestement peu avant le vote) en faveur de l’élection attendue de Sarkosy, dont elle cite un point du programme: « Si je suis élu, je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales. Je ne veux pas que demain un juge européen ayant une expérience historique du problème des minorités différentes de la nôtre, décide qu’une langue régionale doit être considérée comme langue de la République au même titre que le français. Car au-delà de la lettre des textes il y a la dynamique des interprétations et des jurisprudences qui peut aller très loin. J’ai la conviction qu’en France, terre de liberté, aucune minorité n’est opprimée et qu’il n’est donc pas nécessaire de donner à des juges européens le droit de se prononcer sur un sujet qui est consubstantiel à notre identité nationale et n’a absolument rien à voir avec la construction de l’Europe » (discours de Besançon, du 13.03.07) Tout l’argumentaire de celui qui est devenu entre temps notre président consiste ainsi à soustraire la France, sur le plan des droits linguistiques, à toute juridiction internationale, en l’occurrence européenne. Le raisonnement est d’une mauvaise foi absolu qui s’appuie sur le postulat qu’il n’existe pas en France de minorités opprimés. Cette assertion est donnée comme le constat d’un fait indiscutable, s’imposant de lui-même, et dont on ne saurait douter sans rougir. En fait, il en va bien ainsi, et pour une raison très simple et parfaitement cynique : le concept même de minorité est par avance exclu dans une conception de la chose publique qui ne reconnaît que l’égalité juridique abstraite des citoyens, c’est-à-dire considérés abstraction faite de toute espèce de groupe d’appartenance. Il n'y a donc aucune possibilité de reconnaître aux citoyens des droits linguistiques et culturels du fait de leur appartenance ) des groupes pourtant de langues et de cultures diverses. Il n’y a pas de minorités opprimées en France, puisqu’il y a pas et il ne saurait y avoir de minorités. Il est donc inutile – et surtout dangereux – de donner le pouvoir à une justice internationale d’en décider autrement. Ce qui revient bien sûr à reconnaître que cela pourrait être le cas et tout particulièrement en matière de droits linguistiques.

On peut constater, après coup, que cette déclaration programmatique n’a guère été soulignée durant la campagne : comme le remarque justement Loyer, « la question des communautarismes religieux est passée devant celle des langues régionales ». Cela montre, une fois de plus, notre incapacité et notre impuissance (à nous militants ou acteurs culturels) à susciter le moindre débat public sur la question des langues. C’est l’aspect en fait le plus préoccupant et même le plus désespérant du problème. Les 20 000 manifestants de Béziers n’y ont rien changé. On a entendu au lendemain de la manifestation que les médias nationaux avaient relayé largement l’information. L'enthousaisme était pour le moins exagéré : ils ne l’ont fait, quand ils l’ont fait, comme d’habitude, que du bout des lèvres. Tant que l’on n’aura pas compris que le centre non seulement du pouvoir politique, mais aussi et d’abord du pouvoir médiatique et intellectuel est à Paris (où Hérodote est bien sûr publié) et nulle pas ailleurs, nous pourrons continuer à défiler tranquillement dans notre coin, sans générer aucune représentation négative ou positive, ni susciter la moindre discussion collective. Car sur ce plan, comme sur tant d’autres, la classe politique est à la traîne des médias, et l’on ne peut reprocher aux candidats des présidentielles et des législatives de s’être enthousiasmés pour les questions linguistiques. Loyer a beau jeu de souligner par exemple que le « pacte des langues », qui demandait la modification de la Constitution pour accorder un statut officiel aux langues régionales, n’a été signé que par 129 candidats sur 7 555, 2 seulement de ces 129 ayant été élus. On peut se demander qu’elle représentativité accorder aux résultats de cette initiative, louable sans doute, mais ayant manifestement bénéficié d’un soutien associatif insuffisant. On pourrait lui opposer l’appel « Anem ! Per la lenga occitana : òc ! », associé à la manifestation de Béziers, qui compte 345 noms d’élus[5]. Ce maigre résultat permet en tout cas à notre auteure de conclure par ces mots cruels, peut-être un tantinet triomphalistes et même franchement discutables, dont on ne saurait tout de même nier qu'ils contiennent une part de vérité : « l’apparent affaiblissement sur la politique locale de l’influence des réalités linguistiques régionales et des activistes qui tentent de les faire connaître, ouvre la question du décalage entre l’énergie de certains élus et militants et l’opinion publique majoritaire ». Et d’ajouter enfin : « on peut se demander, au contraire, si la relation entre unité, uniformité et démocratie n’est pas une composante encore importante de la conception française de la démocratie ». Il serait plus juste de dire « des contradictions de la conception française de la démocratie », car même en la retournant dans tous les sens, on ne voit pas comment uniformité culturelle et linguistique et démocratie pourraient aller ensemble sans contradiction. Qu’est-ce en effet qu’une démocratie qui nie en son sein la diversité et impose l'uniformité au nom de l’unité ?

A la récup ! Castan, Fabulous et Massilia

Loyer croit trouver des alliés, ou plutôt des partenaires d’une autre façon « d’aborder la relation entre pluralité des langues et nation française » dans les idées d’un auteur qu’elle semble ne connaître que de fort loin : « Félix Cassant » (sic, pour Castan) et deux groupes musicaux influencés par celui-ci : les toulousains des Fabulous Trobadors et les marseillais du « Massilia Round (sic !) System ». Du penseur montalbanais, elle retient, sans aucune analyse, deux citations, dont une mérite d’être rapportée, glanée dans le texte d’une conférence prononcée au Forum des langues de Toulouse: « En développant l’idée du pluralisme culturel, il est évident qu’au départ la littérature occitane plaidait pour sa propre existence, pour la reconnaissance de son existence au sein de la France, c’est-à-dire, d’une dualité littéraire, d’une dualité culturelle. Mais défendant sa propre identité, il se trouve que la philosophie qu'elle élabore a une portée universelle, c'est une philosophie qui peut être reprise par toutes les cultures du monde : la philosophie même de l’avenir culturel de la planète » (la référence n’est pas donnée, mais on la trouve dans les actes en ligne du Forum des langues)[6]. Énoncé quelque peu grandiloquent à mon goût, mais qui, on en conviendra, est en totale opposition avec la déclaration précédente sur la conception dominante de la démocratie comme « uniformité », par rapport à laquelle l’auteure n’esquisse pas la moindre critique. Castan (décédé en 2002), en fait, n’a jamais cessé de dénoncer le centralisme idéologique et le nationalisme francophone et, au risque de me répéter, cet article me paraît un bel exemple du type de culture universitaire qu’il n’hésitait pas à critiquer avec véhémence. Du reste, les coquilles mêmes sont révélatrices d’une lecture évasive et superficielle de Castan, ne retenant que la référence positive à la nation française.

Si Loyer a aimé Castan, elle devrait aussi apprécier le titre du petit manifeste proposé cette année par Claude Sicre, l’âme des Fabulous Trobadors : Proposition de nationalisation des langues/ cultures de France. D’autant plus que Sicre s’en prend vertement à « l’idéologie des militants régionalistes ou nationalitaires, politiques ou culturels, désireux de prendre la France en sandwich entre l’Europe et les régions, voire, pour certains, désireux de constituer des régions/états autonomes ». Mais le digne fils spirituel de Castan ajoute aussitôt que « ces régionalistes s’appuient sur un juste constat, celui du multiséculaire mépris de l’idéologie française pour les langues/cultures indigènes de France (et au-delà pour les accents et tout ce qui sort du moule), et défendent des valeurs (démocratie, pluralisme) auxquelles les Français s’attachent de plus en plus ». Il remet d’abord en cause « l’idéologie française régnante, celle du centralisme et de l’unitarisme, qui croit ainsi se débarrasser du problème ; cette idéologie, qui organise et donne ses contenus à la culture française depuis plus de cinq siècles, à tel point qu’on ne la voit plus et qu’on la prend pour la nature des choses, commence à décliner face à la montée du démocratisme et du pluralisme… ». Sicre formule son projet de la façon suivante : « les langues/cultures indigènes de France ont participé de façon déterminante à la construction de la langue/culture française, de la pensée française, de l’identité française ; sans éducation aux langues/cultures indigènes, on comprend mal la langue/culture française, on ne comprend rien à ce qu’est la pensée et l’identité française ». Et d’ajouter : « non seulement la langue/culture/identité française est, ainsi, mal comprise, mais elle est condamnée au déclin si meurent les langues/cultures indigènes […] le centralisme a toujours essayé – réussissant en partie – d’éradiquer tout esprit d’initiative ou d’entreprise qui ne partent pas de son nombril et, partant, de tuer toute émulation ». Pour finir sa dénonciation des « cocoricos subventionnés » et des « mythes cocardiers » qui plombent la culture française peut s’appliquer à une foule de productions, parmi lesquelles la revue Hérodote me paraît tenir une place modeste certes, mais fort honorable.

Je ne veux pas ici me lancer dans une discussion du texte de Sicre, qui me semble indéniablement stimulant, même si, entre autres choses, le refus de la « diversité (chacun sa petite langue/culture dans son coin, dans sa « communauté ») au profit de la « pluralité culturelle (émulation entre les œuvres) », ne me paraît pas laisser la moindre chance aux langues minoritaires de survivre comme langues de communication. Car sans ancrage territorial, local, ou du moins communautaire – n’en déplaise aux contempteurs du terme – il ne saurait y avoir de communauté linguistique possible. Sicre est d’ailleurs hostile à la langue comme outil de communication au profit de la seule valorisation des « œuvres ». En cela il ne peut que se tromper, car les deux fonctions de la langue sont inséparables, à moins évidemment de ne plus la considérer que comme la langue des seules œuvres, ainsi qu’à pu l’être le latin, c’est-à-dire en fait d’en accepter la mort, justement, comme langue de communication.

On voit cependant suffisamment que les Fabulous et les Massilia sont, comme l’était Castan, aux antipodes des promoteurs des identités linguistiques localistes. Ils ont du reste manifesté à Béziers, aux côtés de ceux que Loyer appellent avec mépris (et faussement) les « tenants d’une seule grande langue d’oc ». En outre, ils donnent d’eux-mêmes pour soutenir les écoles associatives immersives (Calandreta), perçue par l’auteure comme des écoles communautaristes, etc. Qu’elle les lise et les écoute donc mieux, car je subodore que sa sympathie est fondée sur une grossière méprise.

Le vainqueur magnanime ne connaît pas de vaincu

L’article reprend aussi le vieux récit de reconstruction historique du procès de marginalisation et d’extinction des langues régionales ; un vieux récit, on peut le dire, s’il est vrai que l’historiographie la plus récente sur laquelle s’appuie l’auteure et qu’elle utilise non comme document mais comme autorité historique, n’est autre que l’Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot (1905-1938 !). Disons en deux mots qu’il s’agit d’une histoire téléologique, qui vise à justifier a posteriori, comme un processus à la fois bénéfique et inéluctable l’imposition du français au détriment des « patois » (il est intéressant de voir comment le récit historique permet de laisser tomber le terme politiquement correct de « langue régionale », pour revenir au bon vieux mot de « patois »). La langue française, qui se diffuse au XVIIIe siècle, lorsqu’elle se substitue au latin comme langue savante, apporte avec elle de « nouveaux horizons de pensée » et « laisse les patois et idiomes non écrits sur le bord du chemin ». Certes, le français fut le vecteur des Lumières, nous ne le mettons pas en doute, mais il faut tenir compte de deux choses :

1- avant et en dehors des Lumières, il n’y a pas néant de savoir, pure ignorance, mais des formes de connaissance et de culture dignes d’intérêt dont les « patois » étaient à la fois les dépositaires et les vecteurs.

2 - le savoir n’appartient pas aux langues qui le transmettent : il est traductible. Évidemment – comment pourrait-il en aller autrement ? – la culture savante, et pas seulement celle des Lumières, a pénétré les langues minorées. Les exemples foisonnent d’adaptations orales de textes écrits, de motifs littéraires et philosophiques, d’appropriation parodiques du religieux, de thèmes musicaux, etc.

La vision caricaturale de Brunot, ici, benoîtement répétée, ne consiste qu’à retenir les productions écrites en « patois » (en fait une partie seulement d’entre elles) de les identifier avec la culture des locuteurs eux-mêmes, qui pour parler de choses sérieuses ou savantes n’auraient eu à leur disposition que le seul et unique français. Ainsi, dans le passage cité par l’auteure, Brunot confond-il la culture effective des gens qui parlaient ordinairement autre chose que le français et un certain type de production écrite, « patoisante », réduite aux genres bas refoulés par le français : les « patois », selon lui, ont été « précipités dans la gaieté vulgaire ou la blague burlesque, dans la paysannerie d’opéra-comique, ou la naïveté pastorale et enfantine. Le burlesque, chassé du français, prend un peu partout sa revanche dans les parlers provinciaux ». D’une part cette culture écrite, ici désignée avec tant de mépris et de condescendance, mérite à mon avis une radicale réévaluation, ne serait-ce que par sa capacité à exprimer ce qui ne pouvait pas, ou plus l’être en français. D’autre part sous et derrière cette production, existe, persiste et se transforme une culture orale, musicale, gestuelle d’une extrême richesse, qui va servir de terreau aux œuvres des courants renaissantistes des XIXe et XXe siècle, pas même évoqués ici. Pour toutes ces raisons, rien ne justifie cette fausse évidence qui fait apparaître la mort des langues régionales comme une fatalité historique, parce que celles-ci auraient été indissociables de formes sociales particulières aujourd’hui disparues ou moribondes : « ces langues étaient des langues rurales qui meurent avec la société qui les parlait ». J’ai déjà eu l’occasion de le répéter cent fois : non, ces langues n’étaient, ni di fait ni par essence, des langues seulement « rurales » et les exemples de transformations sociales radicales sans perte de la langue ne manquent pas, dans un cadre diglossique (par exemples les « dialectes » italiens) ou non (le catalan en Espagne). Il s’agit donc bien d’une fausse évidence.

Le but est en tout cas de montrer que « la diffusion du français traduit un progrès de l’idée nationale mais aussi de la démocratisation. Les deux vont ensemble, c’est pourquoi la notion de vainqueur et de vaincu ne semble pas être appropriée pour décrire ce mouvement ». Que le progrès de l’idée nationale, en France comme ailleurs, ait produit des vaincus, cela est pourtant indiscutable, si l’on accepte de considérer comme des vaincus ceux qui par millions, en grande majorité « patoisants », ont laissés leurs vies sur les champs de bataille pour la plus grande gloire de la nation, et si l’on pense que sont aussi des vaincus les nombreux laissés-pour-compte d’un processus de démocratisation, lent et contrasté, aujourd’hui encore le plus souvent limité à la seule expression du suffrage. Qu’il y ait effectivement eu un vaste processus de spoliation culturelle et linguistique est tout autant indiscutable et il ne saurait être justifié par les « gains » en terme de patriotisme et de démocratie apportés par le français ; du reste si cette démocratie était vraiment effective, les langues régionales seraient respectées et non bafouées. De plus, l’histoire nous apprend tout de même que la France s’est faite par annexions territoriales successives et non démocratiquement, et que ce sont bien les modèles politiques, culturels et linguistiques produits par la capitale qui se sont imposés à tous les citoyens des territoires annexées (ce qui est en effet la signification étymologique du mot de « province »). Cette histoire est pétrie de conflits et de rapports de domination, et suppose donc des vainqueurs et des vaincus.

Que les vaincus soient cependant devenus des vainqueurs dans l’adhésion aux modèles imposés, qu’ils aient été eux-mêmes bien souvent les artisans les plus convaincus à la fois de la citoyenneté républicaine et de l’aliénation linguistique, cela est vrai et, à un certain niveau d’analyse, en effet, vainqueurs et vaincus sont les mêmes. Il n’est plus utile de parler en ces termes, sauf à se déclarer soi-même vaincu, dans le déni de ce que l’on estime être des droits bafoués. Mais en effet, il ne sert à rien d’adopter la position victimaire du vaincu, il vaut mieux plutôt nous battre avec les instruments consentis par une démocratie fort imparfaite afin de faire reconnaître nos droits linguistiques. Il y a de fortes chances pour que nous n’y parvenions pas, l’article en question, montrant bien que nous sommes encore loin de pouvoir espérer ce type de reconnaissance dans notre douce France, mais au moins aurons-nous éprouvé jusqu’au bout la force de notre conatus : nous aurons allègrement persévéré, envers et contre tout, dans notre être patoisant, bouseux et burlesque.

Jean-Pierre Cavaillé 

[1] Barbara Loyer, « Langue et nation en France », Hérodote, n° 126, troisième trimestre 2007.

[2] Cf. Hérodotes, Langues et territoires, n° 105, 2002 (j'en ai esquissé une lecture critique après avoir écrit ce papier sur ce même blog).

[3] Il est précisé en exergue que les parties sur le rap « ont été écrit avec l’aide de Jérémy Robine, doctorant à l’Institut français de géopolitique ». Je ne m’arrêterai pas sur cette partie, compilation indigeste de textes peu et mal commentés, assaisonnés de niaiseries du genre : « le mouvement musical n’étant pas organisé, il n’y pas de consensus ni sur l’identité de la victime, ni sur celle de l’oppresseur »… On y sent une préférence marquée pour un artiste, Mc Solaar, qui représente à peu près l’antithèse de ce que le rap apporte de nouveau en matière de musique et d’usage de la langue. L’auteur se demande si Kamini peut être défini comme un rappeur, qui ne parle pas de la Tci (encore que le mot figure bien dans son texte), mais « chante son spleen dans un village rural ». Le « public », qui nous explique doctement l’auteur, fait le rappeur, n’en a pourtant pas douté un seul instant ! (rappelons que Kamini a opéré une percée magistrale dans le monde du rap par la circulation d’une vidéo indépendante sur la toile, décalée, hilarante et néanmoins fort bien sentie : Marly-Gomont). La plupart des texte sont tirés d’un mystérieux « site » (aucune indication n’étant donné, pas même son nom, pour le retrouver) sur lequel sont insérés régulièrement des nouveaux titres et textes de rap non commercialisés ». Il s’agit en fait, selon toute probabilité, de Lavie2rue.com, où sont autopubliés des freestyles. Mais voir surtout Clap, l’anthologie de rap français indépendant, volume n° 1 (2007).

[4] Dans mes heures noires, j’en viens à penser que cette lutte unilatérale sans merci contre les langues régionales est destinée à se poursuivre au-delà même de leur effacement définitif, un peu à la manière de ces pays qui après avoir exterminé (ou laissé exterminé) leurs juifs se permettent d’être encore antisémites. Il s’agit d’une analogie et rien de plus, je le précise, car évidemment il ne s’agit pas de confondre le génocide au sens propre, un génocide humain (qui est bien sûr toujours aussi linguistique et culturel) et un « simple »  génocide linguistique, qui ne porte nullement atteinte à la vie des locuteurs. Cela pour éviter toute polémique inutile. Du reste cette expression de « génocide linguistique », que je viens de risquer, est trompeuse, parce qu’elle place justement les locuteurs dans une position purement victimaires. Or les victimes, dans cette situation, participent activement à leur condition ; elles jouent même un rôle décisif, puisque c’est du fait de leur refus de transmettre les langues que celles-ci semblent vouées à la mort. On pourra juger cette façon de voir injuste, car la guerre remportée par la culture dominante l’a été par des moyens extrêmement puissants : le lavage de cerveau scolaire, l’imposition d’un modèle culturel exclusivement francophone, etc. Mais cette explication n'est pas satisfaisante, parce qu’elle ne suffit pas à expliquer pourquoi les mouvements renaissantistes qui se sont succédés depuis le XIXe siècle ont échoué, globalement, à communiquer un sens de la dignité culturelle et linguistique, pourquoi la société des locuteurs n’a pas mieux ou plus résisté à l’écrasement, activement – en prenant fait et cause pour les « patois » – ou passivement – encore une fois il aurait suffi de continuer à communiquer la langue au sein du groupe comme cela se faisait auparavant, comme le font tant de locuteurs de langues minoritaires de par le monde. S’ils ne l’ont pas fait, ce n’est pas qu’on les q réprimés, en tout cas par la force. Dans ce cas, il faut parler d’acquiescement, d’acceptation et même de collaboration active. Nous sommes donc aux antipodes de la pratique génocidaire. Finalement, lorsque Loyer avance dans son article, « l’hypothèse que le discours sur l’oppression des langues régionales, certains parlent même de génocide, qui fait référence à la politique scolaire de la fin du XIXe siècle, est nécessaire pour pallier l’absence de volonté du peuple, ou d’un nombre massif de citoyens, de s’investir dans le sauvetage de langues patrimoines », elle n’a hélas pas tout à fait tort. Mais l’absence de volonté suffisante, ou d’esprit de résistance, n’enlève rien, absolument rien à l’entreprise d’éradication systématique et méthodique des langues, et l’on comprendra que certains en effet, comme moi tout à l’heure parlent de « génocide ».

[5] Et encore, ils n’y sont pas tous ! Il en manque au moins un que j’ai personnellement sollicité et dont j'ai obtenu la signature qui ne figure pas dans la liste.

[6] Il est étonnant de voir qu'envisageant la vocation pluraliste de la culture littéraire occitane, Castan la situe dans une relation de dualité par rapport à la littérature française et non de pluralité par rapport aux littératures du monde (y compris bien sûr celles des autres langues de France). Castan considère en effet la littérature occitane comme engagée avant tout dans un vis-à-vis dialectique avec la littérature française ; bien qu’il invoque universalité et pluralité, son discours reste de ce fait très et, à mon sens, trop hexagonal (voir l’intéressant débat dans les mêmes Actes qui l’oppose à Philippe Carbone au sujet de l’œuvre de Jean Boudou). Sans doute cela a-t-il à voir avec l’importance qu’il donne lui-même à la « nation française ». Faire l’histoire de la littérature occitane impose me semble-t-il de l’articuler non seulement au français, mais au moins au latin et au catalan, puis à l’italien et au castillan, et pour le XXe siècle, au moins aussi à la littérature américaine.


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