Mescladis e còps de gula

blog dédié aux cultures et langues minorées en général et à l'occitan en particulier. On y adopte une approche à la fois militante et réflexive et, dans tous les cas, résolument critique.

31 août 2007

« Patué » d’écrivain

Je voudrais évoquer ici un texte récent consacré au « patois ». Il s’agit, cette fois, non d’un texte théorique, mais d’un essai littéraire, d’une qualité stylistique indéniable, sur la langue entendue en Auvergne durant l’enfance ; une langue saisie du dehors et dans le souvenir, une langue lointaine, au bord de l’effacement, s’il est vrai que l’auteur, Thierry Laget, dit n’en retenir que douze mots : « Douje mou de patué », comme porte le titre, dans une graphie qui, à elle seule en dit long[1]. Ce texte forge quelques paradoxes, tout à fait révélateurs de ce que le patois, dès que le mot est formulé, chargé comme il l’est de connotations pluriséculaires, ne peut pas ne pas être. Ces paradoxes, dont on trouverait sans doute quelques formulations moins audacieuses chez des auteurs limousins comme Pierre Michon, Richard Millet et Pierre Bergougnioux, viennent de ce que le « patois », loin d’y apparaître comme une sous-langue, un idiome avili et méprisé, y est choyé, honoré, célébré et même, on le verra, porté aux nues… Non parce que son statut de langue à part entière y serait établi (il n’est fait aucune référence d’aucune sorte à l’appartenance des parlers auvergnats au monde occitan), mais en tant que « patois », langue des humbles, des ruraux, sans écriture, consubstantielle à l’oralité. Mais le choix, conscient et délibéré – l’auteur critique rétrospectivement sa propre rébellion d’adolescent, au début des années soixante-dix, contre l’usage du terme[2] – de n’appeler cette langue entendue en son enfance qu’avec le mot qu’utilisait son grand-père (et aujourd’hui encore beaucoup de ceux qui parlent non seulement l’occitan, mais bien d’autres langues de France aujourd’hui), semble impliquer que l’auteur demeure étroitement tributaire de la plupart, sinon de toutes les connotations négatives irrémédiablement attachées au vocable. En ceci, ce beau texte est on ne peut plus révélateur des apories indépassables auxquelles conduit son maintien, à toute force, en littérature comme en linguistique, malgré l’évidence du fait que, une fois affranchies de la relation de domination, les langues minorées de l’espace national ne peuvent plus, décemment et sensément, se nommer « patois ».

 

auvergne

L’autre nécessaire

Ces connotations, foncièrement étrangères à la réalité linguistique des langues désignées par ce terme intraduisible et si difficilement transposable à toute autre forme de construction historique, se ramènent toutes à la fonction négative du patois, à l’altérité linguistique, contre laquelle, vis à vis de laquelle, en chaque espace du territoire national, le français s’impose avec toutes ses vertus et ses excellences. Sans le patois, le français ne pourrait pas être ce qu’il est, il ne pourrait se définir, comme il le fait, à travers une série de lieux communs, eux-mêmes étrangers à toute réalité linguistique : la clarté, l’intellectualité, la rationalité, l’élégance, la beauté, des qualités intrinsèquement littéraires, voire philosophiques, l’unité, et même l’unicité, et avec cela l’universalité, qui est avec la langue, celle d’un idéal moral et politique. Le patois est son « autre » nécessaire. C’est dire le désarroi et même la fureur de ses idéologues, parmi lesquels certains linguistes ne sont pas en reste, lorsque on vient leur dire que le patois n’existe pas en dehors de cette modalité du négatif nécessaire. C’est-à-dire que le terme n’a aucune pertinence scientifique, qu’il ne correspond, selon les définitions courantes ou linguistiquement élaborées qui en sont données, à aucune description un tant soit peu fidèle des langues amalgamées, confondues et minorées sous ce terme. Par contre, dès que l’on dit « patois », en particulier pour désigner la langue que l’on parle, on épouse nécessairement, ou du moins accepte-t-on d’adopter le point de vue du français hégémonique sur les idiomes que celui-ci a réduit, au terme d’un long combat, à ce statut infime, erratique et indéterminé, quelque part entre bruit et langue.

Cela n’empêche pas, certes, de jouer sur le mot et de ruser avec le rapport de soumission qu’il implique, de subvertir cette insuffisance et cette humiliation consentie, en affirmant, dans la parole et parfois l’écriture, une identité fût-elle négative, en invoquant, à titre d’excuse, sa propre infériorité, irréductible à la culture maîtresse portée par le français. Car, du fait même de sa position de faiblesse, d’ignorance et de grossièreté prétendue, le patois peut, ou du moins a pu (car la culture patoisante est, on peut le dire, partout en France moribonde), être un lieu privilégié pour l’expression de bien des choses exclues ou censurées dans la langue noble, un moyen de liberté sans aucun doute, des formes d’humour, des manières de dire le corps et le sexe, de pratiquer, vue d’en bas, une redoutable critique sociale, des biais de mécréance, etc. Sans compter le fait que le patois, contrairement au mythe répercuté par les linguistes qui conservent le mot, est toujours, jusqu’à son dernier souffle, dans la bouche de ses locuteurs (c’est-à-dire, de ceux qui parlent ou ont parlé des langues en fait entièrement différentes les unes des autres, dans des situations diversifiées, mais en identifiant eux-mêmes cette parole comme patoise), langue de part en part, c’est-à-dire non pas un idiome spécialisé (réservé aux travaux des champs lit-on souvent), mais l’outil disponible pour dire tout ce qu’il y a à dire, quitte à en farcir le lexique de francismes, en cas de besoin[3].

Ce texte montre que l’on n’échappe pas aux préjugés et aux lieux communs qui lui sont associés, en se proposant de rendre justice au patois, d’en dire la dignité, voire la noblesse, si l’on ne se donne la peine de produire une analyse critique de la notion. Aussi, cet éloge du patois n’est, ne pouvait être en fait qu’une célébration du français, pratiquée de manière performative dans la production d’un texte où, en regardant le patois du dehors, certes avec une grande bienveillance et tendresse, avec une sorte de piété filiale, par différence et opposition, la langue littéraire, dans une recherche stylistique exigeante, se regarde et contemple elle-même, avec une complaisance toute narcissique. Car, en réalité, il n'est donné que la part la plus congrue, la plus minime qui soit à cet autre, et il n’est, de toute façon, pas question de le découvrir, de l'explorer ou de se l’approprier. Une fois de plus le patois est le faire valoir le français.

 

Langue du Ciel

Je citerai pour commencer un essai de description du patois auvergnat : « Cette langue énergique et douce, tout en glissades et à saute-mouton, évoque d’abord l’écholalie d’un nourrisson. On aperçoit un glouglou, des éclats de rire dans des mots qu’ils éclairent de l’intérieur, telles des lanternes sourdes, des tendresses, des mièvreries, puis des bousculades de ch, de ts, qui colorent l’énoncé d’une lueur plus sombre, plus dramatique, tantôt frondeuse, tantôt sceptique, avant d’intimer silence au parleur. Il s’agit de dire et de ne pas dire, d’approcher et de s’éloigner, de comprendre et de ne pas dévoiler des nuances trop subtiles pour des oreilles profanes. Il faut se faire entendre aussi des animaux, et d’eux surtout qui furent les premiers à maîtriser l’idiome » (p. 20). Est décrite, de manière d’ailleurs fort talentueuse, la manière dont la langue est perçue par une oreille française qui n’en pénètre pas, ou du moins très imparfaitement, le sens : c’est la musique de la langue qui est alors évoquée, non sans virtuosité, et la mécompréhension de l’auditeur est projetée dans la langue elle-même, comme l’un de ses caractères propres : le patois est élevé au rang de langue secrète et de langue mystique, inaccessible au profane.

Laget va même jusqu’à dire, très joliment d’ailleurs, qu’elle est la langue du ciel : « Pour moi qui la considérais d’en bas, la main dans celle de mon grand-père, c’était également la langue du Ciel. Chacun des mots qui a constituaient était un ostensoir, où se donnaient à voir les mystères du monde, aussi rayonnants que s’ils avaient jailli du tabernacle, des ciboires où macéraient des vérités aigres et opalines… » (p. 21). Le patois mal compris, mystérieux, devient une langue sacrée, la langue des mystères du monde, et les saints brimborions de l’église de village ne sont pas de trop pour désigner la parole grand-paternelle. La raison de cette perception du patois comme une langue à mystère est cependant énoncée sans détour : le refus générationnel des locuteurs de transmettre leur langue à l’enfant : « ils savaient observer le silence avec ténacité : rien au monde ne les en aurait fait démordre » (p. 20) ; « ainsi me remettait-on toujours à ma place : avec les enfants, dont ma grand-mère trouvait à juste titre qu’ils étaient trop innocents pour entendre la langue des dieux… », (p. 24) ; « le peu qu’il en reste aujourd’hui suffit à mon festin, car loin de m’exclure, cette langue – qui me disait pourtant : « pas toi » - suscitait ma dévotion » (p. 23). La dévotion, sentiment plus élevé certes – mais peut-être plus délétère encore – que le dépit, est pourtant le produit de l’exclusion du profane à participer à la célébration des mystères : « pas toi » ! Car si le patois dit « pas-toi », exclusion il y a : le texte est sur ce point contradictoire. Il est étonnant de trouver ici engagée, pour chanter le patois et justifier en même temps le fait que cette langue ne saurait pour l’auteur être autre chose que cette petite collection de reliques (« le peu qu’il en reste aujourd’hui suffit à mon festin »), la psychologie du croyant, qui désire être mystifié et s’interdit l’approche du tabernacle, se contentant d’adorer les maigres fétiches qu’on lui laisse effleurer du regard et des lèvres. Sauf que, évidemment, cette religion n’en est pas une, mais tout au plus une posture esthétique, et les prêtres putatifs, des gens qui pour des raisons en effet complexes, mais en tout cas psychologiques et sociales et non mystiques, ont choisi spontanément, massivement de ne pas transmettre la langue. Tout cela est évident pour l’auteur lui-même, lorsqu’il se demande pourquoi sa grand-mère ne parlait le patois (du reste, si elle l’avait parlé, et donc si le jeune Thierry l’avait entendu communiquer avec son mari, je gage, comme ce fut mon cas exactement dans les mêmes années, que le « patois » n’aurait aujourd’hui guère de secret pour lui, malgré le déni de transmission) : « Dans cette pastorale, la place des femmes était mal assurée : le prestige et les promesses du français étaient plus puissants, chez elles que l’allégeance aux traditions. Savaient-elles qu’avec l’auvergnat on ne sortait pas de sa condition ?  […] Ma grand-mère […] ne parlait pas le patois, quoiqu’elle le comprît parfaitement » (p. 25). Elles savaient, en effet, croyaient savoir, qu’avec le « patois », on ne sortait pas de sa condition : et c’est bien sûr la raison (que l’on m’excuse de dire ce qui n’est que pudiquement élidé dans le texte) pour laquelle on n’a pas transmis la langue aux enfants de cette génération…

 

Écholalie, langue des bêtes, langue de Cratyle sans méthode ni grammaire

Du reste, cette élévation, cette canonisation du patois n’empêche certes pas la réitération d’idées anciennes[4] ; celle qui associe d’abord le patois à l’enfance. Sorte d’ « écholalie » de nouveau né, le patois serait une sorte de langue native, originelle, un commencement de langue ; l’idée, ensuite, selon laquelle le patois est un langue pour les animaux et même une langue d’animaux, idée plus prosaïque, facile à transmuter en célébration de sa divine naturalité, un peu franciscaine, un peu animiste, un peu panthéiste… Le patois est la langue de la terre, qui fait corps avec ce qu’elle dit : « Le patois devenait tour à tour ligneux, minéral, émietté ou carié, se confondant avec ce qu’il désignait, bien adapté à son milieu, impénétrable, idéalement moulé sur son objet – non, Cratyle ne s’en serait pas mieux tiré. » Le patois, langue native, primitive, naturelle, sauvage, antérieure à l’arbitraire du signe : le patois réalise le cratylisme, mais cette vertu mirifique du patois, dire les choses mêmes, parce qu’il tient lui-même aux choses, parce qu’il est une langue animale et concrète, n’est que l’inversion positive de ce que le mot véhicule en fait de plus négatif : à savoir la réputation d’être une langue incapable d’abstraction, une langue avec laquelle on ne pense pas, toute aux choses et aux gestes, l’idiome de l’inculture et de l’ignorance même ; « sans grammaire ni méthode », comme l’écrit l’auteur. Une langue sans grammaire ni méthode (qui ne voit en creux, par opposition, l’autocélébration de la langue grammaticale et méthodique par excellence – du moins dans la représentation qu’elle cultive d’elle-même ?), poncif éculé inséparable du préjugé selon lequel le patois ne s’écrit ni ne s’enseigne ; évidemment la grammaire, il suffit de l’en extraire et elle s’avère alors aussi rigoureuse et méthodique que n’importe quelle autre, mais alors, une fois que le patois est devenu, par cette seule conscience de la grammaticalité constitutive de toute langue, un idiome possible d’enseignement et de culture savante, l’usage du terme, notons-le, devient presque impossible. Ce préjugé a bien sûr une raison d’être ; à savoir le statut factuel des langues minorées en situation d’extrême diglossie, délibérément abandonnées à la seule transmission orale, dans un régime général de montée en puissance de l’écriture et de l’apprentissage scolaire. Mais il s’agit bien d’un préjugé, puisqu’il essentialise ce statut contingent d’une langue, dominée par une autre, exerçant le (quasi)monopole de l’écriture et de la transmission institutionnelle ; cependant, il ne faut pas confondre le statut social, dans l’histoire, des langues nommées patois et leur être ou plutôt leur devenir possible. Il faut appliquer à la prétendue impuissance, faiblesse culturelle du patois, comme à son exhaussement naturaliste ou primitiviste, les mêmes critiques, accomplies et achevées depuis belle lurette, que l’on a pu formuler à l’égard des préjugés sur la féminité, l’homosexualité ou la négritude, irrémédiablement invalidantes même, et surtout, dans l’effort déployé pour en inverser le sens.


« A la taille de l’homme »

 Certes Laget ne parvient pas non plus à se satisfaire de ces poncifs, et c’est bien la raison pour laquelle il tente de les inverser. N’en vient-il pas à reconnaître que le patois, tout simplement est à taille humaine ? Mais l’aveu qu’il fait alors en dit long : « J’ai longtemps cru que le patois ne pouvait manifester que le corps, ses besoins, la matérialité du monde (qui n’est pas dénuée d’énigmes). Aujourd’hui, je comprends qu’il était à la taille de l’homme, qu’on pouvait le regarder dans les yeux et s’y voir reflété » (p. 26). Nous sommes apparemment dans un schéma dualiste ; le corps d’un côté, dont l’auteur crut longtemps que le patois était la langue naturelle (mais comment pouvait-il alors, ou est-ce à un autre moment, s’insurger sur l’usage du terme ?), et ce supplément d’âme qui fait qu’on regarde l’homme dans les yeux, sans doute longtemps réservé aux seules langue nobles, le français d’abord, ou l’italien, que pratique aussi Laget, jusqu’à ce qu’il se rende compte que le patois est exactement à taille humaine.

Fort bien, encore faudrait-il en tirer les conséquences et mettre en question aussi bien la divinité que le cratylisme du patois, considérer qu’il est une langue, pour l’essentiel, au même titre que les autres, ni meilleure, ni pire, mais différente, différente parce que la langue est autre (par rapport au français) et parce que la dialectalisation et sub-dialectalisation (c’est cela que nommerait le « patois » s’il pouvait être un terme neutre) est sa modalité propre, et cette différence se peut nommer et décrire avec un peu plus de rigueur, de curiosité et de générosité.

         Ainsi suis-je très étonné de l’étonnement de Laget, de sa feinte naïveté devant les usages littéraires et l’étude savante du patois : « Je ne pouvais qu’être étonné quand, plus tard, je découvris les Chants d’Auvergne de Joseph Canteloube : en concurrence avec l’italien, le français ou l’allemand, la langue du bougnat triomphait sur les scènes d’Opéra […] Qu’aurait dit mon grand-père s’il avait su que son pauvre patois prenait l’avion, descendait à l’hôtel, que des cantatrices faisaient venir sous tous les climats de la planète des répétiteurs d’auvergnat qui leur inculquaient la prononciation de Saint-Flour, l’accent de La Bourboule, qui leur apprenaient à chanter sans emphase le charabia du marchand de charbon ? » (p. 25). Qu’aurait-il dit en effet ? Ou plutôt qu’en disent ceux qui le parlent encore, beaucoup plus nombreux que ne semblent le dire Laget, qui semble croire que son patois chéri est mort avec son grand-père ? Hé bien, selon une enquête très récente, 71 % des auvergnats sont favorables au maintien et à l’enseignement de la langue[5]. Cela me semble impliquer, nécessairement, ce recul critique à l’égard de ce que l’on a jusqu’ici appelé patois que refuse d’accomplir l’auteur au nom de la « dignité » et de la « beauté » du mot. Sinon, il ne serait ni étonné par Canteloube, ni par l’existence du dictionnaire de Karl-Heinz Reichel[6]. De celui-ci, il écrit en effet : « Aussi suis-je surpris, ce matin, de voir qu’on consacre un volume entier – 900 pages, 90 000 mots – à une langue qu’il fut, en vérité, seul à parler » (p. 26). Cet unique locuteur est son grand-père, et il s’agit, bien entendu,  d’un effet de style ; l’auteur restant fermement accroché à son histoire privée, et cela est évidemment son droit sacré d’écrivain, mais le prix de cette restriction du propos à la seule évocation de l’intime est la reproduction, malgré l’effort de littérarisation, la recherche de quelques paradoxes esthétiques aptes à réenchanter la mémoire, des lieux communs invétérés.

         Non qu’il ne fasse de très justes observations. Soit, par exemple, la description de la relation que son grand-père entretenait avec ses deux langues : « Chez mon grand-père, le français résidait dans une zone du cerveau située derrière les yeux, car c’est là qu’il allait fouiller en plissant les sourcils quand un mot se dérobait à lui ; à l’inverse, le patois était inscrit dans sa chair, les organes de la phonation s’étendaient des orteils à la pointe du nez : cette langue faisait corps avec lui, il n’y avait pas de jour, pas d’interstice entre eux, ils avaient été façonnés de pair, elle sur lui, comme un portrait sur son modèle » (p. 25). Cette description est d’abord celle la situation de bilinguisme diglossique, chez un locuteur dont la première langue est la langue dominée et la seconde, la difficile, la lointaine langue maîtresse. Elle est ensuite le constat que l’on peut faire au sujet de n’importe qui parlant sa langue maternelle, car il n’y a aucune raison de dire que seul le patoisant, dans la parole, fait corps avec sa langue et réciproquement. J’ajouterai cependant que cette manière d’identifier l’homme et sa langue me semble, à moi, très abusive ; car notre parole, justement, par tout ce qu’elle dit et ne dit pas, excède la langue qu’elle incarne. Nous avons toujours des choses à dire auxquelles résiste(nt) la (ou les) langue(s) que nous parlons ; il y a entre moi et la langue que je parle, ce jeu, cet écart nécessaire sans lequel ce que je tente de dire n’aurait de sens pour personne. Il n’empêche que la métaphore du « faire corps » avec la langue est en effet très signifiante, à condition de l’étendre, encore une fois, à toutes les langues, quelles qu’elles soient, lorsqu’elles sont portées par leurs locuteurs natifs.

        Je voudrais enfin citer une autre remarque, d’une vérité confondante et dont on peut faire d’ailleurs une appropriation parfaitement matérialiste ; elle suffit, à elle seule, à recommander la lecture du texte de Laget : « Il faut aimer les livres, ainsi que je le fais, naïvement, pour imaginer que l’âme s’éternise parmi nous grâce aux mots ; elle n’a jamais été que là, en eux, et quand ils se taisent, la voilà qui meurt pour toujours » (p. 27). En effet, la langue vit en nous, non parce que nous l’écrivons – car cette vie de l’écriture est une vie par procuration, ou une vie posthume – mais pour autant que nous la parlons ; en ce sens en effet la langue fait corps en nous et avec nous.

 

J.-P. Cavaillé

 

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[1] Thierry Laget, « Douje mou de patué », Théodore Balmoral, revue de littérature, n° 52/53, 2006, p. 19-27.

[2] « Le plus lumineux de tous, c'est le mot de « patué » qu'à seize ans je suppliais mon grand-père de ne pas employer (voulant rendre à l'homme, à sa langue, une dignité qu'ils étaient à cent lieues d'avoir perdue) et qui, aujourd'hui, me paraît désigner exactement ce qui a disparu : la fierté d'être au rang des humbles », p. 27. 

[3] Voir, sur ce blog, l’essai de discussion : Vous avez dit patois ?

[4] Voir à ce sujet l’excellent article de Jean-François Courouau : « L'invention du patois ou la progressive émergence d’un marqueur sociolinguistique français XIIIe-XVIIe siècles », Revue de Linguistique Romane n°273-74, 2005, p. 185-225.

[5] Langues et cité, bulletin de l’Observatoire Linguistique, n° 8, 2006.

[6] Que Le Dictionnaire général auvergnat-français (2005), soit édité par le l’association Terre d’Auvergne, n’est pas ici décisif. En effet, malgré leurs relents identitaires fort déplaisants aux narines du métèque invétéré que je suis et l’affirmation de l’existence d’une langue auvergnate qui n’aurait rien à voir avec l’occitan, au moins Terre d’Auvergne parle-t-elle de langue et non de « patois ». Voir le mot de « patois » dans le lexique que le groupe propose, mais aussi l’affligeante définition d’« occitan et occitanie ».

 

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30 août 2007

Sur la notion de dialecte

La discussion en italien d’un article de Nicola De Blasi que j’ai publiée simultanément sur le site de l’Istituto Linguistico Campano et sur ce blog a donné lieu à une réponse de l’auteur, que l’on peut trouver sur le site napolitain. Amedeo Messina, qui dirige l’ILC, a pris prétexte de cette réponse pour élaborer une réflexion critique sur la notion de dialecte (publiée sur le même site), telle qu’elle est utilisée en Italie. Il m’a paru très intéressant de la traduire pour le public francophone, car une grande partie des apories mises en évidences par Messina rejoignent bien des arguments critiques que nous avançons, de ce côté des Alpes, pour contester la pertinence de la notion de patois. Néanmoins, comme on le verra vite, les deux notions, issues de traditions linguistiques et surtout socio-politiques bien différentes ne sauraient être confondues. Il faut même accepter de voir que l'argumentaire visant à montrer la légitimité de considérer le napolitain, ainsi que les autres "dialectes" italiens, comme des langues à part entière, appliqué à l'occitan, est susceptible d'en mettre l'unité linguistique en question. C'est pourquoi il est urgent de développer le comparatisme sur ce sujet.

 

 

Sur la notion de dialecte

Amedeo Messina

Dans sa très précieuse intervention, publiée sur notre site le 30 avril 2007, Nicola De Blasi entend avant tout préciser que par l'usage du mot de dialecte, on ne veut offenser aucun langage, ni d’aucune façon le mépriser ; le terme serait seulement un substantif nécessaire à la clarté descriptive des enquêtes scientifiques des linguistes. Autrement dit, il revendique pour les sciences la légitimité de choisir selon les occasions les termes et les notions qui définissent utilement l’objet sur lequel porte la recherche. Il ne me semble cependant pas que les jugements exprimés par Jean-Pierre Cavaillé sur l’article de De Blasi intitulé « Per la storia contemporanea del dialetto nella città di Napoli » (« Pour l’histoire contemporaine du dialecte de la ville de Naples »), publié en 2002 dans la revue spécialisée Lingua e stile, proviennent d’un sentiment de mépris, d’outrage vis à vis du napolitain, qui serait le plus souvent véhiculé dès lors qu’on le définirait comme dialecte, ainsi que De Blasi lui-même le perçoit en quelque façon dans le texte du collègue français. Il me semble important de préciser qu’une critique à propos du terme dialecte concerne l’usage qui en est fait comme notion prétendant à la scientificité, et non à propos de tel ou tel dialecte. L’analyse correcte du problème que nous voulons examiner maintenant, justement parce qu’il concerne les domaines de la terminologie et de l’épistémologie, est entièrement étrangère à ce que le professeur de linguistique italienne nomme « un préjugé anti-dialecte enraciné ». La question est tout à fait différente. Sommes-nous vraiment certains d’appeler les choses par leur propre nom ? Et sur quelles bases se légitime le pouvoir d’attribuer un nom aux instruments en usage en chacune des sciences ? Il ne vient à l’esprit de personne de crier au scandale s’il entend appeler dialecte un langage dialectal, mais il y a bien une raison de protester si quelqu’un persiste à confondre le palais et la chaumière, c’est-à-dire si l’on nomme dialecte ce qui souscrit à tous les réquisits pour être considéré comme une langue pure et simple.

Ce n’est certainement pas à moi à rappeler la règle d’or de Ferdinand de Saussure, selon laquelle ce père tutélaire de la linguistique enseigne qu’en cette science, à la différence de tant d’autres, l’une des principales difficultés consiste à comprendre comment c’est seulement « le point de vue qui crée l’objet ». Ou bien comme l’a rappelé par la suite Luis Jorge Prieto, la linguistique n’a pas pour objet propre la réalité matérielle, mais seulement « un mode de connaissance de la réalité matérielle » (Pertinenza e pratica, Milano, Feltrinelli, 1976, p. 109). Cette dernière cependant, qu’elle soit dialecte ou langue, ne possède pas une consistance externe, neutre et objective, mais elle est le produit d’un choix du savant lui-même ou de la communauté scientifique à laquelle il se réfère. Celle-là même qui fait dire au sociolinguiste français Jean Louis Calvet que l’opposition langue/dialecte est une fiction créée expressément par les linguistes pour couvrir d’un vernis scientifique leur « glottophagie » (Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot, 1974; trad. it. di D. Canciani, Linguistica e colonialismo. Piccolo trattato di glottofagia, Milano, Mazzotta, 1977, p. 93).

Je ne pense pas du tout que De Blasi veuille dévorer ses « dialectes » en se réservant la joie de déguster le napolitain pour son dîner. Certainement, il a bien raison de rappeler que « le mot de dialecte est couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », et c’est précisément cet usage qu’il convient d’interroger. La fréquence avec laquelle cette notion est utilisée ne conduit-elle pas à l’accepter trop facilement, alors même qu’elle s'éloigne des besoins de clarté nécessaires à la linguistique et aux langages collectifs ? De Blasi lui-même affirme que le critère du choix du terme dialecte est la réponse à l’exigence de clarté descriptive dans la science qu'il pratique. L’énoncé serait sans aucun doute juste, s’il y avait vraiment une pleine correspondance entre les notions, les analyses et les théories décrivant clairement leur objet, en l’occurrence le dialecte, en définissant avec la plus grande évidence la majeure partie des phénomènes observables dans le champ de la recherche. Mais ici tomba à pic une observation de Giovanni Alessio, tombé aujourd'hui dans l'oubli et qui fut pourtant un exceptionnel enseignant de glottologie à l'université de Napoles, selon laquelle « la différence entre langue et dialecte relève plus de la pratique que de la science » (« I dialetti della Calabria », in Almanacco Calabrese, XIV, n° 14, Istituto Grafico Tiberino, Roma, 1964, p. 17). 

Tant il est vrai qu’en linguistique on chercherait en vain une claire description du dialecte ou si l’on en trouve une, elle ne remplit pas ses promesses. Il s’agit d’une notion endogène, propre au lexique des linguistes, et qui plus est différente selon les diverses communautés scientifiques, représentant pour eux-mêmes une croyance issue de la pratique scientifique immédiate et quotidienne, fruit autrement dit d’une épistémologie spontanée plus que d’une confrontation avec la réalité extérieure, immatérielle et abstraite. Si bien que, par honnêteté, De Blasi lui fait dire, à propos des termes dialectes, langue et autres, qu’il s’agit de notions bien connues, appartenant « à une tradition scientifique éprouvée et partagée (de sorte que certains concepts n’ont pas à être répétés chaque fois que, dans une revue scientifique, on s’adresse à un public de spécialistes) ». Cela veut peut-être dire qu’en dehors de la communauté des linguistes notre excellent De Blasi pourrait s’exprimer différemment ? Que peut-être, devant un plus vaste public, dénué de toute compétence scientifique, il définirait comme langue ce qui pour les spécialistes doit être entendu comme dialecte ? Personnellement, je ne le crois pas. Et peut-on donc en déduire que son énoncé doive être interprété comme une exhortation destinée à ceux qui cultivent simplement la passions des langues de s’abstenir des interventions qui dérangent les linguistes ? Ce serait-là, en vérité, une vision tautégorique de l’œuvre scientifique, confinée aux cloisonnements disciplinaires et sans retombée d’une quelconque utilité sociale.

dialetti_italiani
La mosaïque italienne : une taxinomie fort discutable

Il est bien vrai que l’usage invétéré parmi les linguistes, en général professeurs d’université, d’un lexique spécialisé qui leur est propre, n’est pas plus fortuit que ne l’est la plate acceptation des étudiants et des amateurs éclairés. Ce n’est pas un hasard si cette hégémonie de la culture universitaire réapparaît dans la langue populaire, pour laquelle le terme dialecte a seulement le sens de ce qui n’est pas « langue italienne », sans aucune référence au prestige, ni à la nationalité, mais seulement à une fonction communicative. La tradition partagée de ce lexique est le produit d’une auto-référentialité académique, qui n’est pas en mesure de comprendre la divergence entre la réalité tout à fait extérieure et l’autorité statutaire conférée à la parole des enseignants, qui en elle-même tend à exclure aussi bien le rapport entre production scientifique et les objets de la science que les retombées en terme d’information du plus grand nombre. Sans aucun doute, seule l’épistémologie peut décider des conditions théoriques d’une pratique scientifique voulant se définir comme rigoureuse ; toutefois la terminologie des pratiques linguistiques montre aisément combien est faible et arbitraire le dispositif lexical, et donc des notions et concepts utilisés et imposés par les experts des objets linguistiques. En politique, tout comme parmi les intellectuels, il n’y a rien de plus concret que les discussions sur les mots. Modifier une signification ou même utiliser un mot à la place d’un autre veut presque toujours dire changer la vision de la réalité qui nous entoure et que nous sommes nous-mêmes. Tant il est vrai que c’est là l’un des critères, peut-être le plus immédiat et répandu, pour qualifier comme dialectal un quelconque idiome différent du sien et que l’on considère comme « incorrect » dès qu’il s’éloigne de la variété territoriale avec laquelle on use du même modèle prestigieux de la langue nationale.

Cela voudra peut-être dire que par le terme de dialecte chaque linguiste définit un objet spécifique de recherche, en le décrivant avec la plus grande clarté. Mais il n’en va pas même de la sorte. A l’origine, dialecte désignait un simple échange verbal, la simple conversation entre amis et familiers, le sermo unicuique genti peculiaris, dans la définition classique fournie par Robert Estienne dans son Thesaurus linguae latinae publié en 1532. En Italie, ce n’est qu’en 1724, sous la plume de l’abbé et académicien de la Crusca Anton Maria Salvini, que s’est imposé l’usage d’entendre le dialecte avec la signification réductive de parler natif, originaire d’un territoire particulier. Salvini écrit en effet : « Vos dialectes natifs font de vous les citoyens de vos seules cités ; le dialecte toscan que vous avez appris, reçu, embrassé, fait de vous des citoyens de l’Italie »[1]. Choix donc, comme on peut le noter, imposé par une hégémonie d’abord culturelle et ensuite politique, qui n’a pas grand chose de scientifique, à moins de convenir que le dialecte serait un système linguistique capable de satisfaire seulement certains aspects des besoins expressifs, relevant du populaire et du quotidien, mais excluant la technique, les sciences ou la littérature et qui, par rapport à la langue officielle d’un État, se distingue par le lexique et les phonèmes propres, l’intonation, la morphologie et la syntaxe. Ce choix, en outre, avait au XVIIIe siècle un sens qui se retrouve aujourd'hui dans la volonté de se déclarer citoyen du monde entier, en s’opposant, en même temps, aux hégémonies globalisantes qui voudraient réunir et uniformiser les peuples et les nations. Ce dernier projet, comme on le sait bien, s’accompagne du cauchemar du globish, un angloamericain planétaire auquel s’oppose retour aux langages régionaux menacés d’extinction.

Or une telle définition ne me semble guère satisfaire l’exigence de clarté descriptive revendiquée par De Blasi. Ce n’est pas un hasard, pour le dire avec les mots de Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, si « l’attribution à un idiome donné, de l’un ou l’autre de ces deux statut [langue et dialecte] varie selon les linguistes, et tous ne s’accordent pas sur la définition qui paraît la plus simple : une langue est celui des dialectes en présence (à un moment donné) qu’une autorité politique établit, en même temps que son pouvoir, dans un certain lieu ». (Halte à la mort des langues, Paris, Jacob, 2000, p. 195). Il faut dire que cette thèse d’Hagège a bien des prédécesseurs et aujourd’hui ceux qui la partagent sont plus nombreux encore, mais si elle ne suffisait pas à nous éclairer, on pourra toujours demander leurs lumières aux vaillants lexicographes italiens, compulsant leurs dictionnaires à la recherche d’éléments capables d’éclairer tous ceux qui, moi compris, ne sont justement pas des spécialistes et croient cependant en un usage démocratique des sciences, outre le fait qu’ils nourrissent une très grande amitié pour leurs propres langues.

Qu’il me soit cependant permis de partir d’une confrontation avec certaines positions « étrangères », pour en venir ensuite à nos vicissitudes italiennes. Je tiendrai compte en premier lieu de la notion de dialecte telle que la propose les linguistes canadiens et états-uniens, par laquelle ils désignent toute variété géographique d’une langue. Par exemple, est un dialecte, selon eux, l’espagnol mexicain ou argentin, le français du Québec ou les diverses formes d’anglo-américains, tout comme nous Italiens nous pourrions dire que l’italien romanesque, ou bien celui parlé à Naples ou en Sardaigne, sont des dialectes. Les mêmes linguistes, mettant de côté la connotation géographique, nomment social dialect les langages populaires provenant des langues originaires comme le black-english des États-Unis et le cockney du sud-est de l’Angleterre. L’italien standard pourrait donc lui-même être considéré comme un dialecte de l’italien. En Europe, par contre, la majeure partie des linguistes interprètent le dialecte comme la notion des variétés produites dans un processus diachronique, diatopique et diastratique depuis une langue ancienne jusqu’aux langages contemporains. Dans ce cas, toutes les langues romanes sont des dialectes du latin, mais le latin lui-même, à son tour serait, à ce qu’on affirme, un dialecte du sous-groupe occidental du groupe italique de la famille indo-européenne.

Il existe enfin un quatrième sens au terme de dialecte. Il est utilisé en sociolinguistique pour désigner toute variété subordonnée à une langue standard dans une communauté linguistique déterminée. De sorte que tous les dialectes dont il est question dans les définitions précédentes peuvent en outre relever de cette quatrième catégorie, même s’il faut tenir compte du fait que tous les espaces linguistiques ne possèdent pas une langue standard. On aura maintenant compris que la polysémie du terme dialecte génère une grande confusion, au point de rendre son usage faible et arbitraire. A cela s’ajoute enfin les emplois qu’en font les linguistes italiens pour spécifier l’objet d’une nouvelle entreprise scientifique à laquelle ils donnent le nom de dialectologie. Une science inventée naguère qui se propose d’étudier tel ou tel dialecte néo-latin qui, dans la joute dont le prix était le titre de langue nationale de l’Italie unifiée, n’a pas remporté la première place. Il s’agit, pourtant de systèmes linguistiques autonomes, complets du point de vue du lexique, de la phonétique et des formes syntaxiques, ayant une histoire originale déjà depuis les temps de la contamination avec les langues des Romains et qui se sont développés ensuite au contact des divers peuples ayant envahi au cours des siècles la péninsule italienne.

Les systèmes linguistiques italiens, ceux-là même que plus d’un linguiste persiste à étiqueter comme dialectes, s’opposent à la notion de dialecte précisément parce qu’ils ne possèdent pas de signes et de règles combinatoires de même origine que le système linguistique toscan devenu langue nationale. Autrement dit, le piémontais et le napolitain, le vénitien et les parlers des Pouilles, le romagnole et le sicilien, pour donner quelques exemples, ne sont pas né de l’évolution du florentin ni, à plus forte raison, de la contamination de l’italien. En outre, ce sont des langues régionales, ou minoritaires si vous voulez, par le simple motif qu’ils se différencient à leur tour pour leur propre compte. Il n’est personne qui n’entende ou ne lise, en fait, combien diffère la langue piémontaise et le dialecte d’Asti, la langue napolitaine et la variante de Pozzuoli, la langue vénitienne et la variante de Vérone, et ainsi de suite, pour ne rien dire de la grande variété entre le palermitain et le catanais en Sicile. Nous pourrions appeler de tels sous-systèmes d’une langue régionale des "dialectes", mais seulement avec le sens donné à ce terme par les anglo-saxons, c’est-à-dire de variétés linguistiques, sans aucune connotation d’un autre type. Même les espagnols utilisent le terme de dialecto, ajoutant au sens de la variété celui de l’étroite dérivation, rejetant donc les connotations hégémoniques ou spatiales. Nombreux sont par ailleurs les linguistes qui appliquent le critère de non standardisation, avec le but de créer une ligne de séparation entre dialecte et langue, c’est-à-dire croyant que l’absence d’une réglementation normative suffit à connoter une réalité linguistique comme dialectale.

Un bon point de départ pour l’examen de la notion de dialecte dans la linguistique italienne est peut-être celui fourni par la notice que lui consacre Giulio Bertoni qui peut se lire dans la plus récente édition du volume XII de l’Enciclopedia italiana (Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1931, p. 734). « La conception des dialectes comme autant de types linguistiques circonscrits dans certaines limites est justifiée par les besoins et la nécessité scientifiques ; et l’on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une conception fausse, parce que, rigoureusement parlant, il ne pourrait même pas avoir d’utilité, s’il ne contenait des éléments de vérité. Mais ces éléments résident en chacun des phénomènes considérés, et non pas dans la notion générale, qui veut tous les rassembler dans le même sac ». En d’autres termes, selon le philologue de Modène, ce que les linguistes entendent par la notion de dialecte sert seulement à détailler le parler typique d’une communauté déterminée en un espace circonscrit, mais jamais une langue, surtout si elle est parvenue à la production littéraire. A vouloir mettre dans un seul et même sac les divers dialectes d’une langue, la notion générale de dialecte, soit ce que j’appellerai par la suite l’essence substantielle de l’objet nommé, en lui subsumant jusqu’à certaines langues dont le nombre de locuteurs s’élève à plusieurs millions de personnes, devient inutilisable par les linguistes et incompréhensible aux profanes.

Dans le Grande dizionario della lingua italiana, inauguré sous la direction de Salvatore Battaglia, on peut lire à l’entrée dialecte : « Parler propre à un espace (ambiente) géographique et culturel restreint (comme la région, la province, la ville ou même le village) ; par opposition à un système linguistique proche par l’origine et le développement, mais qui, pour diverses raisons (politiques, littéraires, géographiques, etc.) ne s’est pas imposé comme langue littéraire et officielle » (Torino, U.T.-E.T., 1966). Définition, comme on peut le voir, d’une grande négligence. D’abord parce qu’elle oppose (?!) et « système linguistique » à parler ou dialecte, comme si celui-ci n’étaient pas tout autant des systèmes linguistiques. En second lieu, parce qu’elle enferme chaque dialecte entre barrières de réalités qui n’ont rien de linguistiques, en tant que simples expressions d’une volonté toute politique et administrative. La Campanie, par exemple, est une pure invention faite dans un bureau, qui ne comprend pas tous les locuteurs de la langue parténopéenne et qui recouvre par ailleurs des langages qui ont bien peu à voir avec le napolitain. En outre, il n’y a pas de ville qui n’ait son propre parler, parce que diverses variables interviennent entre quartiers, générations et classes sociales. Pour ne rien dire, enfin, des provinces fatidiques où, prise une à une, il paraît absolument impossible de mettre tous les parlers en un même sac.

On pourra dans ce cas hésiter entre deux positions différentes. Les uns soutiennent une définition d’ordre spatial, comme fait le Zingarelli, pour lequel le dialecte est un « système particulier utilisé en des zones géographiques limitées » (M. Dogliotti e L. Rosiello, Bologna, Zanichelli, 1994). Pour les autres se trouve subsumé dans la notion tout système linguistique présent en un espace géographique et culturel limité, qui n’a pas acquis ou qui a perdu une autonomie et un prestige, en relation à un autre « système devenu dominant et reconnu comme officiel, avec lequel cependant, et avec d’autres systèmes circonvoisins, il forme un groupe d’idiomes très voisins du fait de dériver d’une même langue mère » (A. Duro, Vocabolario della lingua italiana, Roma, Ist. Encicl. Italiana, 1987). La plus récente dialectologie italienne a cependant tenté d’échapper aux unités compactes présupposées des dialectes, en quelque façon opposées en sous-variétés au systèmes dialectal dominant. Elle a voulu prendre acte des apories de la méthode d’analyse habituelles dans les sciences naturelles, mais tout à fait trompeuse dans l’étude des langues, en développant des recherches sur les multiples variétés des répertoires linguistiques et des phénomènes qui les caractérisent. Sauf qu’à la base des procédures innovantes demeure le présupposé idéologique d’un État ou d’une nation où toute la production linguistique des citoyens locuteurs est obligée à se refléter. Instrument archaïque, obsolète, en voie de disparition rapide, en des temps où s’affirment les droits personnels au particulier et à l’universel, autrement dit à une tradition propre en même temps qu’à l’ouverture au monde entier ou, pour le dire en d’autres termes, à l’identité et à la différence où chacun et tous sont des citoyens du village planétaire.

Je ne pense pas que l’on puisse imaginer une culture universelle et à plus forte raison une langue qui soit vraiment parlée sur l’ensemble de la terre. Tout ce qui actuellement passe pour global est seulement une expansion à la démesure d’une fausse vérité qui transforme le monde en valeur marchande. Je pense, par contre, que l’on se défend d’une semblable menace en renforçant, chacun à son niveau, la distance critique de façon à ce que la pensée hégémonique nivelante n’envahisse pas la conscience et, en même temps, de manière à ce que la culture des autres peuples et pays confère un plus grand sens à la nôtre. L’un des plus grands linguistes du XXe siècle, le roumain Eugen Coseriu, définissait le dialecte comme « un système d’isoglosses inclus en une langue commune » (« Los conceptos de « dialecto », « nivel » y « estilo de lengua » y el sentido propio de la dialectología, in Lingüística española actual, 3, 1981, 1-32). Définition dans laquelle il faut préciser que, par « langue commune », on doit entendre la langue officielle d’un pays qui inclurait en lui-même « ses » dialectes. En premier lieu, il faut dire que les linguistes ne précisent pas quelles sont les limites qui séparent langue commune et communauté linguistique, alors même que la différence est tout à fait notable sur le plan des identités locales et des hégémonies contemporaines de langue et de culture dans le village planétaire, jusqu’à étendre de façon démesurée les isoglosses de l’anglo-américain. En outre, on ne comprend pas le sens qu’il faudrait donner au terme « inclusion ». De quelle façon, par exemple, le napolitain serait-il « inclus » dans l’italien ? Il n’apparaît pas qu’il y ait une interpénétration stable ou fonctionnelle des deux langues, même si il y a eu depuis toujours des emprunts réciproques et des échanges lexicaux. L’inclusion est tout au plus un phénomène lié aux relations entre un langue régionale et ses variantes, mais ne correspond pas à toutes les formes de contact et donc ne peut être un critère universel de désignation.

Dans toute cette confusion il y a enfin l’effort de sincérité qu’il faut reconnaître à trois célèbres linguistes comme Corrado Grassi, Alberto A. Sobrero et Tullio Telmon, qui ont affirmé que « les conditions effectives d’usage de la part des locuteurs sont les seuls critères universellement valides pour établir quelle relation chaque variété linguistique singulière entretient envers les autres du même répertoire et, en particulier, pour distinguer une langue d’un dialecte. Aucun des autres critères qui ont été invoqués au fil du temps et le sont encore aujourd’hui pour expliquer ou mettre en discussion une telle distinction ne tient [...] » (Fondamenti di dialettologia italiana, Roma-Bari, Laterza, IV ed., 2001, p. 17. Les italiques sont le fait des auteurs). Une telle déclaration dément entièrement la prétention nobiliaire qui préside à la notion de dialecte invoquée par De Blasi comme réponse « à l’exigence d’une clarté descriptive scientifique » appartenant « à une tradition scientifique consolidée et partagée ». Tradition dont on exigera le respect sans plus attendre, comme il convient à l’honneur des lignages nobiliaires. Toutefois la polémique concerne ici le domaine des linguistes, et certainement pas celui des philosophes et des historiens des idées, auquel appartient Jean-Pierre Cavaillé. Nous ne pourrons que nous en réjouir, parce que le progrès des sciences advient, depuis que le monde est monde, uniquement grâce aux défis, controverses, débats, conflits conduits à coups d’argumentation, d’hypothèses, de théories.

En ce qui me concerne, comme simple logophile, c’est-à-dire amoureux de tout langage et en particulier de termes et de notions, je veux rappeler comment, à propos des définitions nominales, les maîtres médiévaux des scholae distinguaient avec la plus grande attention la quidditas, c’est-à-dire l’essence substantielle de la chose nommée, de la quodditas, autrement dit la simple existence, ou plutôt "être'là" de la chose elle-même. La quiddité exprime donc ce que la chose désignée est nécessairement, alors que la quoddité renvoie à son aspect contingent. De sorte que le mot de dialecte, comme il est « couramment utilisé dans les études linguistiques scientifiques », pour le dire avec De Blasi, ou bien est un doublon pour langue, en ce qui concerne sa propre essence substantielle, ou bien nomme une autre essence. Le fait que l’espèce humaine est capable de langage articulé est universel. Universel encore le fait que chaque peuple ait sa propre langue qui se diversifie en dialectes. Et cependant, il n’y a en cela rien de contingent. Dans la production quotidienne et immatérielle des langues la contingence est seulement la diversification historique et sociale de chaque langue, comme l’a dit Giambattista Vico en 1744. Contingentes sont aussi les variétés phonomorphologiques diatopiques qui font apparaître en chaque langue les formes dialectales singulières qui s’en détachent et se reconnaissent en elle au fil du temps. Ainsi du latin, par exemple, se détache en tant que langue le napolitain, sur la base originaire de la langue osque et par les influences successives d’autres langues, donnant lieu à son tour à des formes voisines et bien localisées de dialectes et variantes autonomes.

Si on ne considère pas les choses en ces termes objectifs, on pourrait dire que les linguistes font de chaque langue une Babel. Même si le dénominateur universel du dialecte était véritablement exprimé uniquement par l’exiguïté de l’espace nous ne devrions alors pas pouvoir appeler langues celles qui actuellement sont en train de disparaître, parce que parlées par des peuples soumis à une invasion culturelle. Si par contre nous acceptions le critère d’une langue considérée comme telle seulement en tant que propre à une nation ayant une autonomie étatique, alors, pour donner un seul exemple, voici que le lapin du dialecte chinois de Taiwan sortirait du chapeau des linguistes. Là où ceux-ci ont cru faire de l’ordre, en imposant des termes précis qui en réalité ne précisent absolument rien, nous sommes dans un méli-mélo général. Si l’on appelle le napolitain dialecte, alors on devra peut-être nommer sub-dialecte ou d’une autre façon les parlers de Caivano ou de Procida ? Et par quel miracle, au contraire, appellera-t-on langues toutes celles qui se parlent dans la nation ibérique ? Le castillan, en fait, est une langue officielle de l’État espagnol et tous les citoyens « ont le devoir de la connaître et le droit de l’utiliser » (art. 3 della Constitucion española), cependant, par la loi et dans l’opinion publique, celle-ci vit auprès d’autres langues reconnues comme telles par les communautés autonomes, comme le catalan, le gallego, le bable, l’aragonais et d’autres encore. Et ceci avec la bénédiction et la fausse conscience des linguistes de notre belle Italie.

Suite à tout cela, je crois que l’unique évidence dans le rapport entre dialectes et langues selon la terminologie courante est celle d’une relation de subordination idéologique des premières par rapport aux secondes et ceci de manière tout à fait impropre si l’on considère les réalités linguistiques locales. Un tel rapport de pouvoir peut et doit être aboli, en conservant l’officialité de l’italien et élevant au statut de langues régionales les plus importants idiomes de la République, dans le plein respect de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, de la même façon que les diverses régions décident dans une souveraine autonomie quels noms donner aux différents ensembles linguistiques de leur propre territoire, aux sous-ensembles particuliers et à leurs respectives fonctions sociales et culturelles. Le napolitain a toutes les qualités pour se dire langue avec tout ce que cela implique. Il n’est pas en effet une modalité ou une variété de l’italien, aussi bien l’italien standard que l’italien historique, et il ne se soumet pas à l’officialité de l’italien parce que la langue nationale jouit d’un prestige supérieur, mais seulement du fait d’un prêt à l’usage plus avantageux. Du reste, l’immense majorité de l’agir communicationnel en italien des millions de personnes qui ont le napolitain comme langue d’origine a bien lieu dans la langue nationale, mais en une variante de celle-ci. Enfin, je suis de l’opinion qu’entre dialecte et langue, il ne peut y avoir aucune différence substantielle ; les deux notions ont le même sens, excepté le fait que si chaque dialecte est langue, il n’est pas vrai pour autant que toute langue soit un dialecte (au moins en cette phase historique); un dialecte est langue même si on le considère comme une variante subalterne d’une langue de valeur supérieure (comme il advient à chaque dialecte de la langue napolitaine et il comme il advient du napolitain et du florentin comme formes dialectales originaires du latin) ; une langue n’a rien d’excellent ou d’exceptionnel du fait d’être une partie dans un ensemble historique de langues voisines et interdépendantes dont font partie aussi les dialectes (sont ainsi, en fait, l’italien, le napolitain et d’autres idiomes d’Italie, comme aussi le français et l’espagnol, avec leurs langues régionales et dialectes respectifs) ; l’excellence même de l’italien littéraire et de l’italien scientifique consiste en entier dans l’être des variantes (dialectales) de la langue standard nationale.

Amedeo Messina, 2007

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[1] Cit. in M. Cortelazzo, Avviamento critico allo studio della dialettologia italiana, Pisa, Pacini, 1969, p. 13.

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23 août 2007

La Gàrdia : un laboratoire calabrais pour l’occitan de demain

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 Quiconque éprouve un quelconque intérêt pour l’occitan, se doit de faire, comme moi, le long voyage pour La Gàrdia (soit, en italien, Guardia Piemontese), au fond de l’Italie, en Calabre. Il en reviendra, j’en suis certain, d’une façon ou d’une autre, transformé. Ce village en effet, de trois cents habitants, seul îlot où s’est maintenu et a évolué l’occitan parlé par les communautés vaudoises installées en Calabre à partir du XIIIe siècle, malgré les persécutions absolument terrifiantes qu’elles eurent à subir au XVIe siècle, au moment de l’adhésion des vaudois à la Réforme, et qui se sont prolongées dans le temps par la contrainte religieuse, jusqu’à une date finalement récente. En 1561, sur décision des autorités religieuses et civiles, la population, dispersée dans plusieurs villages, fut massacrée et les survivants, contraints à la conversion, furent bouclés dans leurs villages et soumis à des peines et des vexations de toutes sortes. En particulier, les ordonnances destinées à détruire l’hérésie à la racine prévoyaient la prohibition des mariages entre ex-vaudois, l’obligation d’assister aux offices de manière quotidienne, l’interdiction de tout rassemblement de plus de six personnes, le port d’un habit jaune et la surveillance permanente dans leurs propres demeures, grâce à des lucarnes percées dans les portes et que les dominicains installés pour mener à terme l’entreprise, pouvaient ouvrir de l’extérieur afin de surveiller leur vie domestique. L’une de ces ordonnances stipulait que, du jour au lendemain, les habitants cesseraient de parler leur langue, au profit du seul « italien » local.


Guardia

Sandra M. L. Liebscher, La Porte du Sang et le Centro di cultura Giovan Luigi Pascale

La langue pourtant, au moins à La Gàrdia, a résisté. Transmise de génération en génération, elle est devenue aujourd’hui le vecteur majeur, pour la communauté, de la réappropriation de sa mémoire. Elle est aussi, pour étrange que cela puisse paraître (du moins de l’avis de certains), le biais par lequel ce village isolé de Calabre s’est ouvert au monde contemporain, à travers des contacts étroits avec les vallées alpines occitanophones (jumelage avec Val Pellice), le val d’Aràn et les zones occitanes de France. De manière très significative, sous l’impulsion de linguistes qui se sont très profondément investis dans le projet (Agostina Formica et Hans Peter Kunert), La Gàrdia, à l’opposé de tout repli patoisant, a opté pour la graphie classique, et c’est dans cette graphie que la langue est enseignée aux enfants, dans le cadre des 15 % horaires concédés en Italie aux initiatives pédagogiques, selon une méthode principalement immersive, largement soutenue, il faut le dire, par la transmission familiale, qui continue à fonctionner pour plus de la moitié des enfants[1]. Ainsi les enfants de Gàrdia possèdent-ils leur propre livre de classe, extrêmement complet (Giuseppe Creazzo, Agostina Formica et Hans Peter Kunert ‘O libre meu. Manuale dittacio per l’insegnamento della lingua occitana nella scuola, 2001). Le village, nid d’aigle surplombant la mer à 500 mètres d’altitude, organise chaque année à la fin de l’été une semaine occitane. Cette année, le 26 août, sera projeté, en présence du réalisateur Giorgio Diritti, L’aura fai son vir (Il vento fa il suo giro), film en langue occitane tourné dans la Valle Maira, qui collectionne les prix et dont on parle beaucoup entre nous, mais que très peu ont vu, car, visiblement, il est très mal, voire pas distribué du tout. Notons aussi que la signalétique des rues est bilingue (gardiòlo/ italien), comme l’est, et entièrement, la plaquette d’accueil d’une vingtaine de pages offerte aux touristes. On peut également s’y procurer facilement un cd mixte (texte/audio) réalisé par H. P. Kunert, contenant le vocabulaire de Gàrdia et divers ouvrages sur la langue et la civilisation gardiòle, édités par la commune avec l’aide de la Communauté Européenne[2].

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Le jour où nous y sommes passés, ce mois d’août, très chaleureusement accueillis par Anna Visca, l’une des personnes les plus impliquées dans cette dynamique culturelle du village, un groupe de jeunes répétaient dans la salle de la mairie (et de manière autonome, sans être sous la férule des aînés), pour les fêtes proches, des chants et musiques traditionnelles, du village et de la koiné occitane ; ainsi avons-nous pu entendre, non sans une certaine émotion, une version gardiola du Se Canta. Anna Visca nous a fait visiter le village, à partir de la Pòrta dal Sang, par où coula dit-on le sang des vaudois la nuit du massacre, ses ruelles étroites où l’on voit encore de vieilles portes basses possédant l’infâme lucarne de surveillance, la Peire dal Garròc, que l'on dit apportée des Alpes par les premiers habitants, et le petit musée de la « civilisation paysanne », animé par la faconde bilingue – et poétique – du père d’Anna Visca, où figurent tous les objets et le mobilier des maisons du village, et le fameux costume féminin d’apparat, à la fois magnifique et outil de mortification du corps féminin (l’une des pièces se nomme d’ailleurs le penalh, pour rappeler la « peine » que ces anciens vaudois ont à expier pour l’éternité). Dans une petite maison non rénovée, nous avons en particulier été étonnés par l’absence de cheminée, la fumée des foyers et des fours s’échappant par les tuiles des toits reposant sur des poutres et des voliges noircies.

Ce ne fut donc qu’une toute première approche, très insuffisante, mais extraordinairement instructive : nous avons simplement vu la réalisation, dans une village de trois cents habitants, isolé sur un territoire par ailleurs prodigieusement intéressant d’un point de vue linguistique (présence de communautés albanophones, helléniques, du « dialecte » calabrais…) et culturel, de ce que des régions entières, avec tout le potentiel humain, toutes les forces vives que cela représente – le Limousin étant peut-être la plus mal lotie des régions occitanes – ne parviennent pas même, de ce côté-ci des Alpes, à imaginer.

 

J.-P. C.

Guardia


 

[1] 74,6 % de la population déclare parler le guardiolo sans difficulté (38 % estimant posséder une maîtrise complète de la langue), 71 % l’utilise spontanément comme instrument de communication habituelle. Parmi les plus jeunes cependant l’usage de la langue tombe à 54,5 %. P. Monteleone, « Per una identità di Guardia Piemontèse tra dati demografici, riscontri, memorie e territorio », in Guardia Piemontese. Le ragioni di una civiltà, a c. di A. Formica, Commune di Guardia Piemontese, 1999. Inutile de souligner que nous ne disposons qu’exceptionnellement de ce type de données, extrêmement importantes pour engager des politiques linguistiques efficaces.

 

[2] Cd : Vocabolario dell’occitano di Guardia Piemontese, Commune di Guardia Piemontese, 2004 ; Guardia Piemontese. Le ragioni di una civiltà, a c. di A. Formica, Commune di Guardia Piemontese, 1999 ; A. Formica, Quaderno didattico per l’insegnamento efficace delle lingue meno diffuse in Europa. L’occitano di Guardia Piemontese, 2001.

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22 août 2007

Le patois des linguistes

« Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez-les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre », Le Messager, 24 septembre 1840. 

Parmi les mots-clés qui conduisent à ce blog, les plus souvent demandés par les internautes sont : « patois limousin ». Il arrive même qu’à la suite de l’un de mes textes où, invariablement, je m’évertue à affirmer que ce patois n’est rien d’autre que la langue limousine, c’est-à-dire que les parlers de la région, tous tels qu’ils sont (à l’exception du bas–marchois), constituent le dialecte occitan dénommé ainsi, un lecteur pressé (au point de ne pas avoir lu, sans doute) me demande de lui indiquer une bibliographie sur le « patois » et se trouve fort déçu, sinon indigné par mes réponses, assez peu courtoises je l’avoue.

J’ai deux raisons au moins de revenir sur une question que je croyais facile à classer, en ce sens qu’il me semblait suffisant de souligner combien le terme est impropre et dommageable pour désigner la langue parlée en limousin, avec toutes ses variantes phonétiques, lexicales et (à un très moindre degré) syntaxiques : d’abord parce que l’immense majorité des locuteurs « naturels » de la langue (les personnes, âgées pour la plupart, qui l’ont apprise dans leur enfance et l’ont eu souvent comme première langue) continuent à l’employer et, avec eux, nombre de personnes qui ne la parlent pas, mais sont profondément liés, affectivement, à ces locuteurs et au monde qui est en train de disparaître avec eux, et ensuite parce que certains linguistes, français pour la plupart (le terme de patois se traduit mal et la notion, me semble-t-il, est difficilement exportable[1]) persistent à l’utiliser et en défendre la pertinence non seulement sociolinguistique (car il n’y a pas de doute que la sociolinguistique ait à se soucier de la manière dont les locuteurs désignent et perçoivent la langue qu’ils parlent) mais proprement linguistique.

C’est cet usage technique du terme que je voudrais examiner ici, suite à une fertile discussion privée avec Pierre Encrevé, suite à sa publication dans le blog d’un commentaire sur la critique que j’avais faite d’un article d’Henriette Walter, qui maintient elle-même le terme et défend la notion.

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Miniature du site Patois Vivant
dédié au "patois forézien"

Dignité du patois

Il doit être bien clair qu’il ne s’agit nullement pour moi d’intenter un procès à tous ceux qui utilisent le terme de patois, ni à ceux qui s’emploient dans leurs écrits à défendre et illustrer « leurs » patois respectifs. D’abord parce que les mots appartiennent à tous, et l’on peut du reste leur donner bien des sens, et les plus contradictoires. Ensuite parce qu’il est indéniable que de nombreuses générations se sont succédées qui ont reconnu dans ce mot ce qui peut-être leur était le plus cher, y compris d’ailleurs la dernière d’entre elles, qui a renoncé à en assurer la transmission. Car on ne peut douter que tous ont appréhendé et perçu leur langue, bien souvent maternelle, comme un « patois » sans en avoir le plus souvent aucunement honte, dès lors qu’ils la parlaient « entre eux », tout en étant convaincus de son infériorité sociale et culturelle. La honte a bien existé, mais en des lieux et circonstances sociales bien spécifiques : bien sûr, particulièrement à l’école, qui l’a très souvent sciemment produite pour éradiquer le « patois » des classes et des cours, mais aussi dans les relations avec les administrations, les gens « importants », etc. par la difficulté à maîtriser le français et non par le fait de parler « patois » par ailleurs. L’identification en effet fréquente chez les promoteurs des langues régionales (dont je suis, bien évidemment) du patois comme « langue de la honte » (lenga de la vergonha) me paraît en effet discutable sur bien des points, car on peut fort bien (c’est presque toujours le cas) être fier de son patois, tout en affirmant l’infériorité de celui-ci, voire son infirmité, par rapport au français. Même l’idée, très souvent ancrée dans l’esprit de ceux qui utilisent le mot, selon laquelle le patois n’est pas une vraie langue, ou pas vraiment une langue, mais un parler corrompu (souvent, entend-on dire, et parfois lit-on même, du français dégénéré), n’interdit pas cette fierté. On peut bien sûr être fier de ce que l’on est, y compris lorsque on est convaincu que les qualités que l’on a en propre sont, par rapport à d’autres, des insuffisances, des infirmités.

D’autant plus que tous les locuteurs accompagnent ces qualifications négatives d’autres tout à fait positives dans leur esprit : ils vous diront tous qu’il y a bien des choses que le patois dit mieux que le français, voire que lui seul peut dire. Cela est tout particulièrement vrai, non pas seulement, comme on l’entend toujours toujours, de tout ce qui concerne le travail des champs et la relation aux animaux (le patois serait un « jargon » de campagne, idée misérable dont la linguistique elle-même ne s’est pas complètement débarrassée, comme on le verra), que de tout ce qui concerne ce qui fait le sel de la vie, la rondeur et la verdeur des relations sociales, et en particulier de tout ce qui fait rire et sourire (le patois, pour ceux qui le parlent, est très rarement réduit aux seules « grossièretés » : d’ailleurs ils vous diront que des choses qui paraissent, une fois traduites en français, triviales et grossières sont au contraire, en patois, souvent fines et subtiles). Lorsque mes (in)formateurs sur le quartier des Ponts à Limoges où dans les campagnes que je fréquente (Limousin, Albigeois…) parlent de leur « patois », je n’ai donc aucune gêne, et mon but n’est certes pas de leur imposer « occitan » comme terme de substitution ; ce dont on accuse régulièrement les occitanistes. Pour que fût le cas, de toute façon, encore faudrait-il que le discours occitaniste (qui du reste n’est pas un mais multiple) fasse autorité et soit en position de force ; or c’est le contraire qui se passe ; c’est l’idéologie dominante, au contraire, distillée par les médias, avec l’appui des dictionnaires, de la littérature dite régionaliste et d’ouvrages prétendument savants qui s’emploie à les maintenir dans leurs convictions : que ce qu’ils parlent est « du patois ». Évidemment, je leur dis ce que je pense au sujet des idées attachées au terme de patois : qu’il est une sous langue ou du français corrompu ; qu’il y a (ou y avait) autant de patois que de villages ; qu’il se sait mais ne s’apprend pas, qu’il ne s’écrit pas, qu’il est différent de l’occitan ; libres à eux de me suivre ou pas.

Non pas que l’occitanisme, dans sa lutte pour la reconnaissance linguistique – qui passe nécessairement (c’est pour moi le fond de la question) par la critique de la notion de patois dans la plupart, sinon dans toutes ses acceptions –, ne mérite pas à son tour quelque critique dans son traitement de la culture écrite, appartenant désormais presque toute au passé, qui se disait et se pensait comme patoisante : il oscille en effet entre un mépris me semble-t-il injustifié, à l’encontre des histoires pour rire, de l’art de la nhòrla, etc., perçus comme des manifestations culturelles dégradées, et une volonté d’appropriation, qui – à mon sens – ne se justifie que dans le respect des graphies originales et des textes que les auteurs ont laissé sur leur pratique linguistique et culturelle. En effet les choix de graphie, en particulier, ne sont pas insignifiants ; l’entreprise consistant à faire parler patois au français, avec tous les jeux graphiques qui participent de l’humour et de l’ironie des textes ; d’où l’importance de conserver la graphie originale (principe philologique valable du reste pour tout texte, quelle que soit la langue), accompagnée certes, le cas échéant, d’une transcription en graphie normalisée. Mais je ne crois pas que l’on puisse occitaniser un texte se voulant patois par la seule baguette magique de la graphie, même si je ne doute nullement qu’il s’agisse de la même langue, c’est-à-dire, s’il va de soi que les textes patois de nos régions appartiennent pleinement au patrimoine littéraire occitan.

Le patois des linguistes

Mais ce qui précède ne justifie d’aucune façon l’usage du terme en linguistique, qui est sensé élaborer des notions visant à l’objectivité et à la neutralité analytique. Certes les définitions du patois dans les ouvrages qui maintiennent le terme se veulent bien différentes de ce que les locuteurs et ceux qui les stigmatisent comme patoisants entendent par là (n’étant nullement acquis que les uns et les autres entendent la même chose). Mais toute la question est là : les linguistes qui ont recours au terme ne le font bien sûr pas par hasard ; c’est parce qu’ils retrouvent dans l’usage commun du terme des éléments qui conviennent à ce qu’ils veulent signifier. On veut bien leur reconnaître, puisqu’ils ne cessent de le répéter, qu’ils n’entendent nullement conférer au mot les sens dépréciatifs qu’il possède spontanément : aux yeux des linguistes, nous dit Henriette Walter, « il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. » (Le français dans tous les sens). Mais le tout est d’examiner s’ils n’importent pas ainsi dans leurs propres définitions des idées fausses ou du moins contestables contenues dans les usages communs, lesquelles me semblent irrémédiablement attachées à ce que le terme a d’éminemment dépréciatif, au moins depuis le XVIIe siècle, lorsque, comme l’ont remarqué Boltanski et Bourdieu,[2] de « langage incompréhensible » en vient à désigner un « langage corrompu et grossier, tel que celui du menu peuple », pour citer le Dictionnaire de Furetière (1690), ou comme le dira l’Encyclopédie de Diderot et d’Alambert, le patois est le « langage corrompu tel qu’il se parle presque dans toutes les provinces […] On ne parle la langue que dans la capitale... » Cette idée de corruption est associée, comme on le sait, à celle de l’infériorité sociale et culturelle des locuteurs, presque systématiquement désignés comme appartenant à une communauté rurale ou plus spécifiquement paysanne. Ce double défaut implique également que le patois ne puisse par principe donner lieu à une littérature digne de ce nom (le patois d’ailleurs dit-on souvent, ne s’écrit pas, ce qui est bien sûr faux), et qu’il échappe à toute codification et normativité. A ces caractéristiques négatives s’en ajoutent d’autres, et en particulier, deux éléments très importants : les idées de morcellement, d’émiettement et de clôture, d’enfermement : on ne comprend pas le patois voisin, comme le prétendent en effet souvent les locuteurs, qui ne cessent d’ailleurs de se démentir …

Or le premier critère d’identification du patois, pour les linguistes qui utilisent encore le terme, est, me semble-t-il, celui de l’exiguïté du territoire sur lequel il est parlé, et qui le distingue à la fois du « dialecte », en usage dans un territoire plus vaste, qui le recouvre et de la langue (entendue comme le système linguistique autonome intégrateur de ses patois et dialectes, ce qui implique bien sûr que patois et dialecte soient tout autant « langue » que la langue ; il n’y a, sur ce point, nulle ambiguïté). Henriette Walter, par exemple, dans la même phrase déjà citée, écrit que « le latin parlé en Gaule […] s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. […] Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois ». Cette manière de considérer les choses tend à supposer que la diversification dans un territoire donné, se fait, dans le temps, à partir d’une unicité : là où il y avait d’abord une langue commune, le latin, il y eut, par succession de temps, des « patois ». Ce type de reconstruction reconduit, me semble-t-il, le mythe d’une langue originelle, ici un latin unifié et normalisé, couvrant d’immenses territoires et se diversifiant par succession du temps en langues et dialectes jusqu’à devenir des « patois ». Il y a existé sans aucun doute une langue écrite, normée et officielle relativement unifiée dans l’empire romain, mais on nous ne fera pas croire que les gens, partout, parlaient comme Cicéron écrivait ; ce qu’ils parlaient vraiment, en chacun des lieux de l’Empire où se développeront les langues romanes, devaient bien plutôt ressembler à ce qui est nommé ici « patois ». C’est-à-dire que, si l’on définit le patois, comme un microdialecte (pourquoi d’ailleurs s’obstiner à pas utiliser un mot technique comme celui-ci, ainsi que le font du reste aujourd’hui la plupart des linguistes ?), il devient une réalité linguistique extrêmement commune et même la seule pour des langues qui ne sont justement pas normées et unifiées comme nos langues régionales. La manière dont est pensée la dérivation à travers le mot de patois est en effet discutable, qui semble supposer qu’un « dialecte » régional et au-delà une langue, ont été effectivement parlés par le passé de manière unifiée là où l’on parle aujourd’hui « patois », ou bien sont parlés simultanément en d’autres lieux. Or l’occitan, pour prendre l’exemple que je connais le mieux (même si la plupart des linguistes qui ont recours à la notion de « patois » n’utilisent pas le terme d’occitan, préférant parler de « langues d’oc », usant du pluriel), tel qu’il est encore parlé « naturellement », je veux dire en étant exempt du recentrage en dialectes plus ou moins unifiés actuellement en cours (pour ne rien dire des tentatives de constitution d’un occitan global), est bien sûr, de ce point de vue, l’agrégation d’une multitudes de « patois » voisins, les termes de dialecte et de langue n’étant que des abstractions nécessaires pour décrire ce que ces parlers ont tous en commun et la manière dont ils peuvent être regroupés en famille, selon leurs traits lexicaux, phonétiques et syntaxiques. Je veux dire par là que l’occitan transmis directement par les familles, en dehors de la standardisation inévitable d’un système scolaire (même le plus respectueux que l’on puisse imaginer des différences dialectales et sous-dialectales) n’est donc jamais autre chose que du « patois » (selon cette définition) et cela n’est pas quelque chose de nouveau, un signe de sa dégénérescence ou de sa sénescence, le stade ultime avant sa disparition, mais son mode d’être multiséculaire, qui ne l’a pas empêché bien sûr de continuer à varier et à se diversifier, du moins jusqu’à une époque assez proche, mais non, me semble-t-il, dans le sens d’un morcellement toujours majeur et d’une clôture de plus en plus drastique des communautés linguistiques sur elles-mêmes. Cette fragmentation ou, pour parler de manière plus positive, cette multiplicité, n’empêchait pas une très large intercompréhension, dont témoignent en fait tous ceux qui ont voyagé à travers ce vaste territoire, ou qui ont été amenés à fréquenter des locuteurs d’autres zones occitanes, au service militaire ou dans d’autres circonstances. Je ne serai sur ces points disposé à changer d’avis que lorsqu’on m’aura démontré par des études empiriques, qu’il y a eu dans le passé une véritable unité linguistique, supra-dialectale (un occitan roman commun parlé par tous), ou dialectales dans les territoires de langue d’oc. On pourrait évidemment prendre d’autres exemples, visant à montrer que, dans la conception même qu’ils se font du patois par rapport au dialecte et à la langue comme stade ultime d’un processus de diversification, les linguistes cèdent aux connotations négatives que le terme possède dans ces usages les plus familiers.


Un dialecte social

Un autre sens donné par les linguistes au terme de patois, souvent expressément distingué du premier, est celui d’une forme de « dialecte social ». Selon le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994 réédité en 2002), il s’agit d’un « système de signes et de règles syntaxiques utilisé par un groupe social donné ou par référence à ce groupe ». Soit sa spécificité est réduite aux seules unités lexicales, ce qui est le cas de l’argot, ou à un ensemble de termes « désignant des notions ou des objets pour lesquels la langue commune n’a pas de signes ou de signes suffisamment précis », comme c’est le cas dans les jargons de métier ; soit sa spécificité est celle « d’un ensemble de signes et de règles syntaxiques ». Le dialecte social est alors « désigné plus couramment par les termes de patois (ou parler patois), langue courante, langue cultivée, langue populaire ; ces dialectes sont propres chacun à une certaine couche sociale et leur emploi révèle l’origine ou la référence de son utilisateur ». Donc le patois est ici une forme de dialecte social inséparable du statut socialement inférieur de ses locuteurs. Soit la définition donnée à l’entrée « patois » dans le même dictionnaire : « On appelle patois ou parler patois un dialecte social réduit à certains signes (faits phonétiques ou règles de combinaisons) utilisés seulement sur une aire réduite et dans une communauté déterminée, rurale généralement. Les patois dérivent d’un dialecte régional ou de changements subis par la langue officielle ; ils sont contaminés par cette dernière au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) ». Cette définition, clairement, est entièrement pétrie de préjugés et d’éléments de description démentis par l’expérience. Elle suppose une raréfaction des signes (« certains signes », est-il dit, sans faire référence, étrangement, à une quelconque originalité lexicale), reprend l’idée de l’exiguïté du territoire et finit, fût-ce entre parenthèses, par identifier la communauté des locuteurs comme rurale et plus spécifiquement paysanne. Nous y re-voilà : le patois est une langue de paysans. Ainsi l’occitan si longtemps parlé dans les villes, dans certaines très abondamment jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale, ne serait donc pas un patois, mais autre chose, un « dialecte » sans doute… Qu’on le veuille ou non, le linguiste intègre ici à sa définition la hiérarchie des classes sociales et la supériorité de la ville sur la campagne et cela n’est guère rigoureux. En outre bien sûr le monde rural, n’est pas seulement celui des paysans : et les locuteurs « naturels »[3] des langues régionales ont toujours été, jusqu’à une date très récente, de diverses conditions sociales : paysans, mais aussi artisans, commerçants, propriétaires, voire urbains placés en nourrice à la campagne[4], membres du clergé, etc. Autrement dit, l’affirmation selon laquelle le « patois » est l’affaire d’une seule classe sociale, celle des agriculteurs, est une pure fiction, hélas trop souvent acceptée par les défenseurs des langues régionales qui identifient celles-ci à une civilisation paysanne en voie de disparition. Ce n’est que depuis deux générations que l’usage des langues régionales, du moins de certaines d’entre elles, a tendu toujours plus à se réduire aux seuls habitants des campagnes. Enfin la vision selon laquelle les patois sont contaminés par la langue dominante « au point de ne conserver que des systèmes partiels qu’on emploie dans un contexte socioculturel déterminé (paysan parlant à des paysans de la vie rurale, par exemple) » est, selon ma propre expérience, entièrement fausse. N’importe qui peut, comme je le fais, se rendre sur un marché ou une foire et écouter ce que se racontent les derniers locuteurs « naturels », désormais tous âgés : hé bien leur système n’est pas fragmentaire mais complet (même si une partie du lexique est directement empruntée au français, et même si la faiblesse de l’innovation lexicale est évidente, et donc de ce point de vue, si la contamination du français est bien sûr une réalité) et si le contexte socioculturel est en effet déterminé (en l’occurrence la rencontre de foire), la langue sert à aborder tous les sujets, absolument tous les sujets possibles. C’est-à-dire que les locuteurs ne passent pas au français lorsqu’ils veulent parler d’autre chose que de la « vie rurale ». Du reste, ce syntagme de « vie rurale » ne signifie rien d’autre que le préjugé que l’on peut en avoir : sur le champ de foire on parle d’agriculture, bien sûr, mais aussi de la télévision, de politique, de la vie, de la maladie, de la mort… Le « patois » comme langue ne servant plus qu’à des paysans parlant avec d’autres paysans des choses des paysans n’est, tel qu’il est clairement entendu dans ce type de définition, qu’une pure fiction dégradante, à moins de comprendre, comme je le fais, qu’une vie de paysan intègre aussi toutes les préoccupations des autres catégories sociales, autrement dit, et j’y insiste, le tout de l’humanité.

Le patois comme langue en voie d’extinction

Pour ces raisons je ne saurais non plus accepter la définition proposée par Pierre Encrevé dans l’Encylopediae Universalis (entrée « Dialecte » de 1975, repris dans les éditions ultérieures), qui reprend les même traits en lui en ajoutant un, extrêmement restrictif : le patois serait le dernier stade l’une langue avant sa disparition. « On appelle patois des parlers pratiqués dans les localités rurales, principalement dans le cadre des activités agricoles traditionnelles. Ces idiomes, systèmes distincts de la forme régionale de la langue nationale, ne présentent aucune sorte de norme, n’ont pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature. Ce sont les survivances d’anciens dialectes – qui ont pu connaître autrefois une vie littéraire, par exemple – déchus de leur statut de langue régionale par la pénétration de la langue nationale. Pour ces parlers, le statut de patois est le stade précédant immédiatement la disparition totale. Ne servant plus à la communication entre les habitants de la région, ne se pratiquant qu’à l’intérieur de la communauté rurale locale, ces idiomes ont tendance à diverger au point qu’à quelques kilomètres de distance la communication s’établit plus aisément au moyen de la langue nationale qu’au moyen des patois. Tel est le cas des patois français, vestiges précaires de dialectes puissants. Dans ce cadre même des communautés rurales, seuls les locuteurs situés au bas de l’échelle sociale (petits paysans, ouvriers agricoles) utilisent couramment le patois, tandis que la bourgeoisie locale s’efforce d’être unilingue, le reste des habitants pratiquant essentiellement des mélanges, patois francisé ou français patoisé selon les occupations et les interlocuteurs. Le bilinguisme, obligatoire pour tous les patoisants, implique ces mélanges qui sont souvent, chez les plus jeunes, les seules formes des patois. Car, s’ils conservent une structure syntaxique et une phonologie nettement distinctes de la langue commune, les patois n’ont aucune productivité lexicale : leurs vocabulaires propres, inadaptés au monde moderne, s’amenuisent chaque jour, et ils doivent, pour survivre, emprunter sans cesse davantage à la langue nationale : aussi leur indépendance est-elle de plus en plus menacée ». J’ai cité longuement pour montrer la spécificité de cette définition qui en effet recouvre une réalité linguistique qu’il est important de décrire : celui de la situation d’une langue dominée, en sa dernière phase, avant son extinction pure et simple, c’est-à-dire, élément absolument décisif qui n’est pas ici souligné, lorsqu’elle a cessé de se transmettre. Mais pourquoi appeler cette réalité « patois » ? Imagine-t-on pouvoir utiliser ce terme pour des langues allophones ou autochtones en voie de disparition sur un territoire donné, en une communauté donnée ? Et pourtant leur situation semble en tous points comparables avec ce qui est ici appelé « patois ». En outre, la description de ces patois est elle aussi fort discutable : je ne reprendrai pas ce que j’ai déjà dit quant à la restriction de ces langues à leurs usages agricoles ; j’ajouterai cependant mon étonnement devant l’affirmation que le patois, par définition, ne possède « pas de forme écrite, et, par suite, pas de presse ni de littérature ». Cela n’est vrai que dans fort peu de cas : les langues qui s’auto-désignent comme « patois », surtout depuis la diffusion de l’imprimerie et plus encore depuis la généralisation de l’alphabétisation, ne laissent pas pour la plupart de s’écrire, certes sans graphie normée et presque toujours à partir du système graphique français, mais les livrets, plaquettes, articles, poésies existent dans presque toutes les régions où ils sont parlés. Enfin l’amenuisement du vocabulaire, la difficulté à renouveler le lexique est une réalité, mais notons que, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au dernier souffle du dernier locuteur, tous les éléments de la distinction linguistique et la plasticité qui leur est inhérente sont présents. Une langue meurt « debout » si l’on peut dire, en pleine possession de tous ses moyens, non au terme d’un étiolement qui verrait ses capacités expressives et communicationnelles se réduire comme une peau de chagrin. Du reste, les enfants de ces derniers locuteurs, qui comprennent mais n’utilisent plus la langue, ou seulement par bribes, dans des expressions et à travers un vocabulaire généralement francisé, disent eux-mêmes qu’ils ne « savent » plus le patois ; à leur yeux la langue est morte, et morte « vive » si l’on peut dire, avec leurs parents, qui la parlaient selon eux parfaitement bien : c’est la mort biologique des locuteurs qui met fin à la langue, et pas la langue qui s’est éteinte d’elle-même dans leur bouche. La chose proprement sidérante pour le profane que je suis, est bien plutôt la vitesse, la brutalité, la violence de la disparition d’une langue, d’une génération à l’autre, lorsque n’intervient pas le processus de réapprentissage que nous essayons avec tant de difficultés, malgré l’indifférence ou l’hostilité à peu près générale, à mettre en œuvre. 

C’est pourquoi du reste je m’oppose aussi à la manière dont certains occitanistes élaborent leur critique du terme de patois, en concédant l’essentiel, c’est-à-dire en reconnaissant une pertinence aux descriptions que je conteste. Soit par exemple, ce qu’écrivent Philippe Gardy et Robert Laffont dans un article important, déjà ancien, à savoir que le mot de patois « sanctionne la situation de non-pouvoir dans laquelle se trouve une langue dominée (puisqu’il signale implicitement que la langue dominée ainsi désignée n’existe pas en tant que langue, socialement reconnue comme pouvant remplir toutes les fonctions dévolues à la langue dominante) ; cette dépossession s’accompagne d’une extrême différenciation territoriale, de telle sorte que la langue dominée, pour ainsi dire dévertébrée, n’a plus de position géographique, mais une simple position socioculturelle : elle est un vernaculaire réservé à certaines situations, en un lieu donné généralement très réduit, en marge de la langue dominante, qui l’englobe et la dépasse de tous côtés » (« La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, n° 61, 1981, p. 83-84). Il ne suffit pas de dénoncer la situation d’impuissance, réelle, de langue réduite au statut de patois par rapport à la langue dominante, faut-il encore s’assurer que les éléments d’analyse -« l’extrême différenciation territoriale » et l’extrême réduction de l’usage de la langue « à certaines situations » (alors qu’il faudrait dire à certains locuteurs, ce qui est très différent) – sont pertinents, en tout cas dans la majeure partie des cas, où l’on utilise le mot de patois, soit spontanément, soit dans la littérature scientifique.

Pour résumer les choses, je persiste à ne voir aucune utilité au maintien du terme de patois en linguistique, parce qu’il est un mot chargé de trop d’équivoques et de connotations négatives, qui d’une façon ou d’une autre finissent toujours par contaminer l’effort de scientificité. Du reste et c’est l’essentiel, cette notion franco-française, inséparable à mon avis de l’histoire de la nation et des idéologies qui s’y sont succédées depuis l’ancien régime (certes elle poss