21 mai 2007
L’argot, l’occitan et les philologues
A propos de Florian Vernet, Que dalle !
Quand l’argot parle occitan, IEO edicions, 2007.

La publication de ce petit livre réjouissant est pour
nous très importante, parce qu’elle participe au travail de désaliénation de la
langue occitane. En effet, le contact prolongé du français et de l’occitan,
dans le cadre diglossique (rapport de langue dominante / dominée) que l’on connaît,
implique nécessairement de très nombreux échanges lexicaux, et cela bien sûr dans
les deux sens. Il est particulièrement intéressant de montrer que l’occitan a
donné de nombreux mots au français, et pas seulement le fameux « amour »
célébré cette année comme l’un des dix mots migrateurs retenus par la Semaine
de la langue française (voir la critique, sur ce blog). Ce livre en forme de
glossaire montre que l’occitan a, entre
autres choses, infesté l’argot issu ou/et attribué au "milieu" francophone.
Il est vrai que pour nombre de ces mots, c’est à
peine si l’on pouvait se poser la question : « cagnard »,
« carne », « cavaler », « cramer »,
« dépatouiller », « s’esbigner », « escagasser »,
« escanner », « escarper », « esquinter », « mitan »,
« panade », « resquiller » pour ne citer que quelques
exemples, sentent l’occitan à plein nez… et en sont en fait des transpositions
directes. Mais pour ces vocables mêmes dont la dérivation occitane est la plus
évidente, on pourrait pourtant finir par en douter, car les dictionnaires
étymologiques français n’en veulent très généralement rien savoir, préférant
systématiquement renvoyer à des termes italiens ou espagnols ou alors se livrer
à des contorsions fantastiques pour éviter de rencontrer une langue pourtant
longtemps connue de tous sur un bon tiers de l’hexagone. En fait, tout
simplement, ces instruments de la langue française le connaissent pas et ne
veulent pas connaître, reconnaître l’occitan là même où sa présence est la plus
éclatante. Il serait en effet absurde d’imaginer un complot des philologues. La
chose est en réalité beaucoup plus grave. La langue, cette langue, n’est pas,
ne peut, ne saurait être visible, audible dans le français, sans doute parce
qu’elle n’est pas même identifiée clairement comme langue par ces éminents érudits, et
l’on ne saurait aller donc chercher des mots ou des expressions dans une langue
qui n’existe pas. Quand on ne peut renvoyer un vocable à une langue romane
noble, ou la donner comme dérivée de quelque parler d’oïl, ou en tout cas du
nord du pays, cette langue du sud ne peut apparaître que sous forme de bouts,
de morceaux, d’éclats qui ne font pas « une » langue : la
désignation même n’est d’ailleurs jamais « occitan ». Soit par
exemple « s’esbigner » (au sens de décamper) est renvoyé par le Petit Robert à « sbignare »
argot italien, au sens de « s’enfuir de la vigne » ;
« escarpe » au sens de vol ou meurtre, s’y trouve dérivé de l’ancien
argot « escarper », « merid. escarpi » ;
« esquinter » est attribué au « prov. mod. esquinta », etc.
il suffit d’aller voir du reste la liste des abréviations fournie par le
dictionnaire : on y trouve « merid. », « gasc. »,
« prov. », « langued. », mais pas « oc. », il n’y
a pas d’occitan pour le Petit Robert,
en tout cas comme origine possible d’un terme, et jamais bien sûr un mot repéré
par l’une de ses abréviations n’est donné en graphie classique, dans un ouvrage
qui sert pourtant de référence en matière de correction orthographique. Et notons
bien que cette dispersion n’est pas à la faveur d’une identification plus fine (dialectale)
des sources : « esquinter » se dit dans toutes les zones
occitanes et pas seulement en provençal, « merid. », qui ne désigne
même pas une langue, mais une inflexion méridionale du français, ne brille
évidemment guère par sa précision, etc. etc. D’ailleurs, le même dictionnaire,
du moins dans l’édition un peu ancienne que je possède (1985), présente une
bien étrange définition de l’adjectif « occitan », qu’il faudra
qu’on m’explique : « Ling. relatif aux parlers français de langue
d’oc »… Notons au passage que même si l’adjectif « français »
voulait renvoyer maladroitement ici à la situation hexagonale de la langue
d’oc, la définition serait fausse, puisque comme chacun sait l’occitan ne
s’arrête pas aux frontières nationales (Val d’Aran en Espagne, Valadas
italiennes…).
Je remercie donc infiniment Florian Vernet de m’avoir conduit à y regarder de plus près. Il faut dire que sa moisson est considérable, accompagnée d’un sottisier tiré du très sérieux (çò ditz !) Dictionnaire de l’argot français et de ses origines par J.-P. Colin, J.-P. Mével et Ch. Leclère, Larousse 2001. Le pompon revient à l’entrée « Dégun » pour « Quelqu’un » (en argot en francitan) avec la simple mention « origine inconnue, avant 1955 », alors que s’impose évidemment le « Degun/ deguns / degus/ digus » au sens de « personne » (nobody), dans l’expression « pas digun » ! Incidemment du reste, cette entrée nous ramène à un tout autre sujet, celui des inventions lexicales de Panoccitan.org qui s’entête à dire « degun », en occitan, pour… « quelqu’un » et non pas seulement « personne » contre tout usage. Or voilà que l’argot français semble donner raison à ces divagations linguistiques ![1] L’argot français, mais pas l’occitan, où il y a intérêt évidemment à continuer à distinguer « quelqu’un » et « personne ». Peut-être d’ailleurs cette bizarrerie provient-elle, à l’insu même de son promoteur, de l’argot français… mais l’occitan n’a rien à y gagner et de toute façon, l’usage fait la langue et non les fantaisies du panoccitanisme. Pour finir, il y a fort à penser qu’à l’origine, dans son emploi français ou plutôt francitan, dégun était un usage humoristique et donc tout à fait conscient et délibéré de la formule consacrée : « pas degun », qui veut dire personne, donc si l’on veut « pas quelqu’un », d’où l’usage humoristique ou ironique, comme on voudra, de « degun » pour « quelqu’un » (voir par exemple ci-après la bd d’Ucciani). Mais ce qui peut faire rire un francitan devient foutrement sérieux dans la bouche d’un pannocitan !

Je
ferme la parenthèse, pour reprendre le livre très instructif de Vernet. En
effet pas mal de ses entrées semblent s’imposer d’elles-mêmes, après coup,
encore fallait-il y penser et, comme on l’a dit, vouloir, y penser. Que
« dare-dare » vienne de « d’ara d’ara » (littéralement
« maintenant maintenant »), car « la répétition des adjectifs et
des adverbes fonctionne en occitan comme procédé intensif », est une
explication extrêmement probable, sinon certaine, là où petit Robert, indique
un lapidaire o. i. (origine inconnue).
Pour « que
dalle », qui a les honneurs du titre, l’origine occitane est inattendue et fort
tentante : la locution « que d’ala » est en effet attestée en
argot marseillais depuis 1881 et signifie, littéralement, « que de
l’aile », c’est-à-dire pas grand chose à manger. Petit Robert donne
« dal » et 1884 comme date, faisant dériver le mot de « dail »,
en citant comme seule explication « daye dan daye » (au sens de
« lon-lan-lère » !) trouvé dans une chanson du XVIIe
siècle ! Pourquoi « que dalle » ? Parce que « daye dan
daye »… Lumineux, n’est-ce pas ? Décidé à me divertir tout en
m’instruisant, j’ai été voir le Dictionnaire
du français non conventionnel, de J. Cellard et d’A. Rey (1980), lui aussi
considéré comme un outils fort sérieux. Il donne aussi « dail » comme
origine et cite « je n’entrave que le dail », datée 1829, en
renvoyant au nom évasif de Esnault. Il s’agit sans doute Gaston Esnault, l’auteur
entre autres de la Bibliographie
raisonnée de l’argot et de la langue verte en France (1901). Celui-ci a probablement
trouvé lui-même la citation chez Hugo, qui la présente dans le fameux chapitre
sur l’argot de Notre Dame de Paris (1831)
comme un exemple d’argot déjà ancien. Phrase du reste fort belle : « Je
n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses mômes
et ses momignards et les locher criblant sans être atigé lui-même » (« Je ne comprends pas
comment Dieu, le père des hommes, peut torturer ses enfants et ses
petits-enfants et les entendre crier sans être torturé lui-même »). « Je
n’entrave que dail », « je n’entrave que dalle », la rencontre
est troublante… Pour autant les élucubrations
du Dictionnaire du français non conventionnel sur « dail » ne sont guère
satisfaisantes : « Probablement du verbe dailler, « se moquer de » en emploi transitif, ou
« bavarder », « échanger des plaisanteries (plus ou moins à
double sens) » en emploi intransitif ; dailler, dayer, ou daïer, et dalier, constituent une constellation ancienne, essentiellement
lorraine dans sa diffusion et d’un emploi très général […] le T.L.F., s. v.
dailler, cite un texte de Moselly (« aller dailler le soir aux fenêtres (des jeunes filles) »), et un
autre de M. Barrès (« C’était une véritable séance de daïe où François daïait
la religieuse ») […] la citation de M. Barrès confirme que dail ou daille était encore d’un usage largement répandu (et non argotique)
en Lorraine au début de ce siècle. Celle de Moselly confirme de son côté que le
daille est une plaisanterie galante.
Des emplois tels que : « Je (tu) ne comprends pas le
dail ? » ont pu être fréquents dans ce contexte, et mener aux emplois
étudiés ici. Mais le détail de cette évolution ne nous est pas connu ». On
le voit, beaucoup de spéculations pour une maigre résultat…
N’empêche qu’on ne peut pas, me semble-t-il, ne
pas tenir compte de la phrase citée par Hugo et, du coup, la démarche de Vernet
montre ici une faiblesse, ou en tout cas une limite. Ce qu’il faut expliquer
est surtout, pour le français, le passage de dail » à « dalle »,
et l’intervention de l’occitan pourrait en effet être éclairante… Je ne sais
pas du tout si cette supposition a une quelconque valeur, mais en tous cas,
elle nous invite à considérer les choses d’une manière moins unilatérale que ne
le fait Vernet qui, pour chacun de ses mots essaie (au moins la plupart du
temps), de montrer qu’il « vient » de l’occitan, alors que cet
exemple, comme d’autres, permet plutôt de suivre une circulation des termes et
des expressions, par exemple du mosellan au français et à l’occitan, avec
retours et reprises, accompagnés de transformations phonétiques mais aussi de
rencontres sémantiques imprévues. Ainsi de nombreux mots dans lesquels on doit
convenir qu’il y a de l’occitan, mais aussi autre chose : que
« pègre » ait à voir avec la pega
(poix puis confrérie des malfaiteurs à Marseille au XIXe siècle) est
une évidence, mais dès la fin du XVIIIe siècle le « peigre » est déjà le voleur attesté
en ancien français au sens de lâche, fainéant, comme terme dérivé du latin piger, paresseux. Bref, il me
semble que les circuits sont complexes, engagent souvent plusieurs langues dans
la durée, et il est passionnant d’accompagner ces pérégrinations à sauts et à
gambades d’une langue l’autre afin de montrer, non seulement que le français
s’est nourri de l’occitan (et réciproquement), mais que leurs rapports mutuels
font intervenir d’autres langues (cela est évidemment bien différent que de
ramener obstinément, comme le font les dictionnaires, les termes des langues
minorisées aux grandes langues nationales, comme lorsque le Dictionnaire du français non conventionnel fait « dériver »
obligatoirement « dail » du verbe allemand « dalhen »)[2]. Il
s’agit de relations dynamiques, jamais stabilisées, ou plutôt la seule
stabilisation possible est celle de la mort de l’une des langues partenaires
des jeux de contact.
Vernet montre la vitalité actuelle de l’occitan
dans le français, là où la plupart des dictionnaires étymologiques ne
reconnaissent même pas son existence et créant, avec leur propre outils, le
mythe d’une langue qui, lorsqu’elle n’a pas affaire qu’à elle-même (renvoyant à
sa propre histoire au prix des contorsions les plus étonnantes), soit traite
directement et sans médiation avec le latin, soit – à tout seigneur tout
honneur – n’échange qu’avec les « grandes » langues nationales ses
voisines. Dans cette perspective, même la « pègre », dont Vernet
montre à quel point l’argot qui lui est attaché (non sans une dose importante
d’artifice du reste) est lié à Marseille (et donc bien évidemment au
provençal), puiserait l’essentiel de son vocabulaire chez Dante et Cervantès…
Jean-Pierre Cavaillé
[1] Divagations pour
« degun » sans aucun doute : non seulement, dans le dictionnaire
en ligne, on trouve, «degun nom m. personne
nom f. [...] degunal, degunala adj.
personnel
degunalament adv. individuellement
degunalejar verbe / verbe pr.
personnaliser
degunaletat nom f. personnalité
degunament adv.
aucunement
degunatge nom
m.» ! J’ai laissé les couleurs originales, c’est
plus visible et plus drôle !!! Aucun de ces mots n’existe évidemment en dehors
de ce dictionnaire et des textes éventuels des pauvres néophytes qui s’y
laisseraient prendre.
[2] Ce dictionnaire, comme les
autres, rechigne à reconnaître des origines occitanes aux mots les plus
attestés. Pour « mitan » par
exemple, il dit sans plus « transposition du milieu ». Mais comment ? « Estouffarès », au
sens de voler, dérober (utiliser au seul infinitif) vient de « étouffer,
avec une modification initiale volontaire. Cf. une estouffade de bœuf »…
évidemment le préfixe « es » n’est pas perçu comme typiquement
occitan, ainsi il est dit « faire problème » pour rendre compte de
« estourbir » et « esquinter » ;
« estancot », pour boutique, magasin, est sensé venir de l’espagnol
« estanco », etc. Rions un bon coup pour « sègue »
(masturbation masculine) : « on peut penser à une forme régionale
(méridionale ?) de sèche
désignant logiquement la masturbation, par opposition au coït
« humide ». Hé non ! « sèche » ne se dit pas
« sègue » dans le méridion, en aucun cas. Mais « segar », comme le rappelle Vernet, est « l’action de faucher, la moisson » en occitan, comme en toscan
du reste (le « segaiolo » étant ce que l’on appelle en français
« un branleur »).
20 mai 2007
Una lectura del tract : Reivindicam pas res
Vaqui un tèxte mandat a la Setmana lo 5 d'abrial darrièr en responsa d'una sollicitacion de Lois Rousse a prepaus del tract que foguèt distribuit a la manifestacion de Besièrs : Nous ne revendiquons rien.
Una lectura del tract : Reivindicam pas res
Ai recebut uèi 4 d'abrial 2007 un mail mandat per Lois Rousse que ditz, exactament
(aquò es un copiar-pegar) :
Amics,
Ce serait bien, si, dans les débats occitanistes qui suivent la manif de
Béziers, vous faisiez savoir, en quelques lignes, ce que vous avez pensé du
tracts (nous ne revendiquons rien) . Pour ouvrir.
Merci.
Claude Sicre
Ci-joint le tract
Courriel de la setmana
vistedit@wanadoo.fr
Es pauc de dire qu’aquel
messatge es pron cavalièr, se pòdi dire ! Se vei plan que lo Sicre a pas
de temps a perdre : un « amics » generic, una demanda formulada d’un
biais estranh (« seriá plan... », mais perque e per qual ?), l’adrèça
electronica de la Setmana en PS...
donca aquò vòl dire : « seriá plan de mandar a la Setmana vòstre vejaire sul prospèctus Reivindicam pas res... » (tract que traparètz aquí dejós). Es
pas une invitacion a discutir (sufís pas de botar un « per dubrir »
enigmatic), mas a parlar del prospèctus dins la Setmana. Soi un occitaniste obedient e farai aital.
Ièu n’ai deja parlat un
bocin dins mon blòg, per dire qu’aquel eslògan me semblava a l’imatge de la
manifestacion : un acte d’autoafirmacion joiós e sobeiran de la lenga e de la
cultura occitanas. Diguèri tanben qu’era « irritant ». Irritant,
perque :
1- aquèla auto-afirmacion
se pòt pas far (solament) en frances. De mai en mai, l’occitan s’afirma
esclusivament, ò quasi, en frances. Es renonciar, de fach, a la lenga per la
portar melhor, la far coneisser, etc. Aquò me sembla completament
contradictòri. L’occitan, es a dire sa sola evocacion / invocacion ven un mejan
per se far una plaça dins l’espaci de la cultura esclusivament francofòna. O
disi pas per los Fabulos (lo grop), que cantan e bolegan encara en occitan, mas
es una tendéncia, que me sembla plan representada per la Linha Imaginòt (la revista).
2- evidentament, la tòca
d’aquela manifestacion era de portar de reivindicacions. La crida se faguèt sus
un sòcle de reivindicacions culturalas esplicitas : ensegnament, ajuda a
la lenga… e lo monde que faguèron lo trabalh per trobar de sostenhs encontrèron
sovent de dificultats importantas, perque las reivindicacions justament semblavan
tròp « radicalas » ( !) (subretot per la referéncia al desvolopament
de l’usatge public de la lenga). De reivindicacions, n’avèm un fais per pas
daissar crebar la lenga completament, e lo monde que participavan, normalament,
eran d’accòrdi amb aquèla plata-forma (minimala, per dire la vertat).
3- lo prospéctus es
contradictòri, que ditz : « nous savons grâce à elle [la lenga/
cultura occitana] que l’approfondissement de la démocratie passe par la
décentralisation et la pluralité culturelles ». Aquò es pas una reivindicacion ?
Parla tanben de « langues maltraités », per l’occitan e d’autras
lengas. I a donca forçadament la reivindicacion de pas mai mal-tractar la lenga
(una reivindicacion que, o podèm dire, manja pas de pan).
4- l’atencion esclusiva a
las « òbras » es completament irresponsabla (« donner, au peuple
qui nous a tant appris, donner, au plus large public, les œuvres qu’ils
méritent. Car c’est par nos œuvres, de toutes natures (y compris les
manifestations de joie ) que nous convaincrons ces publics de venir partager ce
que nous vivons », mas subretot, veire la prefacia de Sicre à La Revue des Deux Rives, Europe/Maghreb,
n° 4, tanben dins lo darrièr n. de la Linha
Imaginòt). Plan segur, las òbras sont essencialas per balhar la desirança
de la lenga, e la far viure. Mas demandi pardon de dire una causa tant
triviala : per obrar cal la materia, cal la lenga, e la prioritat de las
prioritats es la transmission de la lenga parlada (disi plan parlada e non pas
escrita, qu’aquò es totjorn secondari per la vida d’una lenga). Las òbras
(musicalas, oralas, escritas, etc.) seguiran totjorn : i a pas de lenga
sens òbras, mas sens lenga i a pas mai d’òbras (aquò s’apela una lapaliçada). Mas
la quite distincion entre lenga e òbra me sembla discutibla : perque i a
un biais de considerar una lenga coma una òbra collectiva (quand disiaí
« materia » per la lenga, de fach, m’enganavi), e un biais de veire
las òbras coma de produccions naturalas de tota lenga. Aquela manièra de
sanctifiar las òbras al mespres de la lenga pòrta a escanar la pola als uòus
d’aur. Enfin, debèm pas doblidar que i a
de lengas que se parlan pas mai, ò quasi pas mai, que son solament escritas, e
que produsisson d’òbras subrebèlas : foguèt lo cas, longtemps, pel latin.
Volèm pas que l’occitan venga un latin dels paures, abans de s’escafar
completament. L’urgéncia es de trobar los mejans per la transmission orala de
la lenga ; dins aquela transmission las òbras podon jogar un ròtle
decisiu, mas sufison pas.
J. P. Cavalièr

foto de la manif de Besièrs panada a Méla
Lo tract en question :
NOUS
NE REVENDIQUONS RIEN.
Nous sommes là ; à Béziers, ce
samedi 17 mars, avec d’autres, pour dire et montrer notre joie : celle de nous
être intéressés à la langue et à la culture occitanes. Langue / culture occitane
qui ,
- par sa situation et son histoire complexe, nous a obligé à
réfléchir à ce qu’est une langue et une culture, nous a obligé à apprendre
l’histoire de France telle qu’on ne l’enseigne pas ; ce qui nous a fait
réfléchir à l’histoire en général et nous a donné des outils pour mieux
comprendre le monde.
- nous a ouvert aux autres langues latines, aux
autres langues maltraitées ; ce qui, du coup, nous a fait réfléchir aux langues,
aux cultures, et aux peuples du monde entier.
- nous a donné une
posture et une stratégie pour repenser et transformer la France : nous savons
grâce à elle que l’approfondissement de la démocratie passe par la
décentralisation et la pluralité culturelles.
- nous a offert un vaste
champ d’expériences (musicales, littéraires, civiques, sociales …)
- a
fait de nous, bref, des pionniers des temps modernes, là ou nous
vivons.
Nous ne revendiquons
rien !
Nous ne revendiquons rien car personne ne
pourrait nous « donner » cette joie et cette intelligence que nous nous sommes
forgés tous seuls, dans le maquis, contre les idéologies régnantes.
Nous
ne revendiquons rien car nous avons, avec la langue et la culture occitanes , et
l’expérience du maquis, tout ce qu’il nous faut pour continuer à être ces
« pionniers ».
Enfin, nous ne revendiquons rien car c’est à nous de
donner : donner , au peuple qui nous a tant appris, donner, au plus large
public, les œuvres qu’ils méritent. Car c’est par nos œuvres, de toutes natures
(y compris les manifestations de joie ) que nous convaincrons ces publics de
venir partager ce que nous vivons : la plus belle et la plus féconde des
aventures intellectuelles, artistiques et humaines qui se puisse vivre ici et en
ces temps. Et, n’en
doutons pas : ces publics sauront bien, en passant, forcer les pouvoirs
politiques et culturels à faire ce qu’ils doivent.
Carrefour
culturel Arnaud Bernard, Escambiar
carrefourculturel@arnaud-bernard.net escambiar@free.fr
Tolosa
08 mai 2007
Pour une critique de la religion de la langue
Pierre Encrevé et Michel Braudeau, Conversations
sur la langue française, Paris, Gallimard, 2007.
Ce livre dialogué (en vérité une fiction de dialogue, où l’interlocuteur du
linguiste, l’écrivain M. Braudeau, est un complice qui pose et relance les
questions à point nommé), d’une lecture aisée et agréable, présente l’immense
mérite de remettre les pendules à l’heure sur une série de questions autour de
la langue française, qui font aujourd’hui les choux gras de l’idéologie
paranoïaque national-identitaire. P. Encrevé prend toute la mesure de la
question linguistique en France : « le français, chargé de symboliser
l’unité nationale après la suppression du trône et la fin du monopole
catholique de l’autel, a pris assez vite la figure d’une sorte de religion d’État
en France » (p. 30). Aussi, ses analyses sont-elles reçues par le
mécréant que je suis comme autant d’outils pour une critique de la religion de
la langue.
En voici quelques exemples.
Le déclin du français
On connaît la rengaine : l’anglais nous
envahit, le français lâche prise dans le monde (ah le bon temps des
colonies ! comme l’écrit sans rire Richard Millet), les jeunes (plus les
journalistes, les pédagogues, les hommes politiques, etc.) ne savent plus
parler français, et en plus de sinistres crétins défendent les patois….
En réalité, « le français fait partie des
langues du monde les mieux défendues par le travail savant et les mieux
implantées par la puissance politique et militaire. En outre, il est porté par
une des plus riches littératures de l’ère chrétienne » (p. 17). Pour ce
qui est de sa situation interne, « quand on déplore l’état présent du
français, on néglige ce fait établi qu’on n’a jamais autant, ni aussi bien
parlé et écrit le français en France dans l’ensemble de la population.
Aujourd’hui, la quasi totalité des enfants nés en France métropolitaine parlent
français en première langue Une unification linguistique réelle s’est faite par
l’école et par les médias audiovisuels, qui a balayé les restes vivants des
langues et dialectes régionaux. ça n’empêchera pas les esprits chagrins de
prétendre que la langue est en danger, qu’elle est peut-être généralisée mais
méconnaissable... On connaît la chanson ! [...] ayant éliminé toutes les
langues concurrentes du territoire, le français en France, qui a évolué dans
tous ses usages et dans toutes les classes sociales, se porte mieux que jamais
en moyenne nationale, et tient très bien tête à l’anglais » (p. 26).
P. Encrevé rappelle à ce propos que, selon
l’enquête de Victor Duruy en 1864, un quart des enfants ne parlaient pas français en
arrivant à l’école (et il semble tout à fait raisonnable de penser que les
chiffres des non-francophones étaient supérieurs à l’époque), mais toutes
« les langues de France » (le breton, l’alsacien, le basque, le flamand,
le francique mosellan, le franco-provençal, le catalan, le corse, et toutes les
variétés des langues d’oïl et de la langue d’oc…), auxquelles l’État français
fit la guerre sans merci que l’on sait.
Après avoir évoqué la longévité de certaines des « langues de France » : les langues amérindiennes vieilles de plus de cinq mille ans (en Guyanne : arawak, kali’na, palikur, émerillon, wayana, wayampi) ; du basque, langue pré-indo-européenne ; du breton, langue celte, antérieure à la romanisation, du berbère, qui a résisté à l’arabe et au français colonial, le linguiste remarque simplement : « Quand on songe à la résistance de ces diverses langues, dans des situations très différentes […] on ne peut que sourire devant ceux qui croient le français en péril […] aucune menace de mort ne pèse sur elle, qui fait aujourd’hui partie de la poignée de langues les mieux pourvues pour traverser le temps » (p. 17). Propos salutaires, à opposer à toutes les « cassandres à cocarde » (expression empruntée à Claude Hagège), qu’elles soient ou non linguistes. Car il est des linguistes, comme Louis-Jean Calvet, pour soutenir que face à la langue « hypercentrale » (l’anglais), la dizaine de « supercentrales » (dont le français) serait menacée par les revendications des « petites » (en l’occurrence le corse) : « le maillon faible dans la mondialisation linguistique n’est pas constitué par les « petites » langues. Face à l’anglais dominant, ce sont plutôt les langues de niveau immédiatement inférieur, que j'ai appelées « supercentrales » comme le français, l’espagnol, le hindi, l’arabe, qui pourraient être « menacées », sinon dans leur existence, du moins dans leur statut. La mondialisation s’accommode des « petites » cultures, des « petites » langues, mais elle supporte beaucoup moins l'exception culturelle ou les langues intermédiaires » (article publié dans Libération le 1er septembre 2000). Face à la paranoïa « supercentrale » des francomaniaques, qui voudraient nous faire croire que le français serait moins bien armé dans le processus de « mondialisation » que le corse ou le breton, les observations de bon sens de P. Encrevé sont évidemment très bienvenues.
Au
contraire, il fait apparaître un paradoxe intéressant : « c’est après 1960, au moment où le français
a complètement triomphé en France de toutes les langues régionales concurrentes
[…], c’est à ce moment là que commence à faiblir la reconnaissance mondiale de
la littérature française contemporaine » (p. 49). Il en infère, « en
optimiste, que la présence en France d’un peu plus d’anglais pourrait réveiller
la littérature française » (p. 50) et cite en exemple Jonathan Littell,
anglophone natif, l’auteur couronné des Bienveillantes.
La menace anglaise
Concernant la diffusion et la généralisation de l’enseignement
de « l’anglais de communication internationale », P. Encrevé a sans
nul doute raison de ne pas jeter l’anathème : il « n’est pas une
langue à profondeur historique, pas non plus une langue maternelle mais c’est
une langue seconde normale : une vraie langue, linguistiquement parlant,
adéquate à ces emplois seconds » (p. 30). En réalité, par la décision
somme toute logique d’étendre l’enseignement de l’anglais à tous les enfants,
un nouveau bilinguisme est à terme appelé à se développer. En fait « Ce
qui est en train de disparaître en France sous les cris d’orfraie de ceux qui
ne prennent pas de recul, c’est le monolinguisme des Français, posé en idéal
national à partir de l’abbé Grégoire et de Barère, c’est-à-dire à partir de la
Terreur », (p. 30). On pourra trouver P. Encrevé très optimiste à ce
propos, car les résistances psycho-culturelles à l’admission d’un quelconque
bilinguisme en France sont considérables, et ce qui vaut pour les autres langues, vaut
aussi pour l’anglais, quel que soit sont prestige. Mais sur le fond, il a sans
doute raison : on peut même imaginer que l’usage de l’anglais fera sauter
cette incroyable inhibition linguistique des Français et les disposera mieux à
parler aussi d’autres langues, même s’il est clair qu’aujourd’hui la concentration
des efforts de l’enseignement de l’anglais (qui répond à une demande
effective) se fait au détriment de toutes les autres.
Il rappelle surtout une évidence si difficile à
admettre dans notre pays : à savoir que « le bilinguisme, qui est la
situation normale dans le monde, ne détruit pas les langues en contact »
(p. 29). Dans bien des cas, les langues résistent même à la destruction
politique programmée, comme ce fut le cas, et je dirai pour ma part, comme
c’est encore le cas, des langues régionales.
Sur la question de la
diffusion de l’anglais, comme autrefois celle du français, P. Encrevé ne fait
pourtant nul angélisme : « On oublie trop à quel point la diffusion de la
culture est liée à la puissance militaire et à la puissance politique qui y est
associée. C’est aussi la raison pour laquelle la domination internationale de
l’anglo-américain n’aura qu’un temps » (p. 31-32). Il imagine même, non
sans malice, que lorsqu’une autre langue viendra concurrencer cette suprématie,
il se pourrait que « l’ensemble des Européens, Français compris, fassent
front commun pour tenter de conserver à l’anglais un rôle planétaire » (p.
32).
Superdupont de Godlieb
Le français « langue des droits
de l’homme »
En fait, le français est aussi bien la langue de
l’édit de Nantes que de sa révocation, de la Déclaration des droits de l’homme
que du Code noir, de l’appel du 18 juin que des lois antisémites de
Vichy ! C’est que les langues, n’ont « intrinsèquement rien à
voir avec les discours qu’elles accueillent et les valeurs qu’ils expriment » (p.
35)[1]. On
ne peut cependant que constater un processus d’assimilation des langues à quelques productions sélectionnées, prises comme leur expression propre : les
langues sont associées « à certains seulement des textes qu’elles ont
engendrées » (p. 35). Il y aurait d’ailleurs, si elle n’a déjà été tentée,
une histoire à faire de cette identification des langues aux valeurs promues
par les discours retenus comme exemplaires, à l’exclusion de tous les autres.
En tout cas, cette analyse est très bien venue, particulièrement en France, où
rien n’est plus courant que de mettre en avant, pour les motifs idéologiques
les plus divers, que la langue française est, par essence,
celle des droits de l’homme.
Sarkosi va encore au-delà, lorsqu’il dit dans son discours
de campagne (Besançon, 13 mars 2007) : « Nous
avons le devoir pour nos enfants, pour l’avenir de la civilisation mondiale,
pour la défense d’une certaine idée de l’homme, de promouvoir la langue
française »[2]. On
comprend très bien, même si aucune justification n’est donnée, que la
« promotion » du français dans le monde puisse bénéficier aux enfants
de France, au moins selon une conception étroitement nationaliste de la langue,
mais pour affirmer qu’elle est aussi un moyen d’assurer « l’avenir de la
civilisation mondiale » et la « défense d’une certaine idée de
l’homme », il faut supposer que le français est intrinsèquement lié
à une forme de « civilisation » et à une « idée » de
l’humain (mais quelle civilisation, au fait ? quelle idée ? le flou
le plus complet permet de suggérer un consensus là où une explicitation, fût-elle
minimale, produirait du désaccord). Or P. Encrevé nous rappelle que cette présupposition
est bien sûr absolument abusive.
Aussi a-t-il raison, pour le même motif, de
critiquer le lieu commun au sujet de la soi-disant « clarté » native
du français classique, popularisée par Rivarol (« ce qui n’est pas clair
n’est pas français ») : « Cette thèse idéologique repose sur la
confusion commune entre la langue et l’usage qu’on en fait, entre la langue et
le discours » (p. 71) ; en toute langue on peut viser à la clarté, en
toute langue on peut rechercher intentionnellement l’obscurité. La distinction
sociale et les rapports de pouvoir se nourrissent de telles obscurités
délibérées, comme le montre la langue occulte des administrations, dont le linguiste
donne quelques exemples édifiants, mais on peut en dire autant, sur un autre
plan, de bien des aspects de l’orthographe scolaire.
La langue de la téci
Là aussi, on a affaire à un lieu commun presque impossible à discuter :
l’expression linguistique des « jeunes des cités » serait
terriblement limitée et lacunaire ; ces soi disant lacunes verbales
expliquant pour certains le recours à la violence comme forme d’expression.
En fait, ces jeunes « utilisent deux variétés
de français : ils peuvent parler dans leur sociolecte et dans le dialecte
commun, sans oublier, s’ils sont enfants d’immigrés, la ou les langues
maternelles de leurs parents » (p. 88). P. Encrevé ajoute que cette
connaissance de la langue des parents est le plus souvent passive. Il
faudrait à ce sujet disposer de chiffres précis, car dans bien des cas, ces
enfants, d’une façon ou d’une autre, participent aux échanges linguistiques
dans la langue de leurs parents au sein de la famille. Cette pratique, on le
sait, est vue comme délétère et même criminogènes par certains (rapport
Benisti) et il est donc d’autant plus important de montrer qu’elle est en fait
relativement répandue et normale, et de conseiller aux pédagogues de la prendre
en compte pour valoriser leurs élèves.
P. Encrevé relève surtout la richesse et
l’inventivité de ce qu’il appelle leur « sociolecte » :
« emprunts aux chansons, aux films, à la pub, à tout ce qui bouge, qui
paraît dynamique et n’est pas normé par l’école. Mais ils ne se contentent pas
d’emprunter ces mots, ils les triturent, les déforment, les transforment, comme
a toujours plus ou moins fait la langue parlée, obtenant une langue d’une
grande richesse, pleine de surprises, et plutôt fascinante pour un linguiste.
Ceux qui s’imaginent que les langues s’appauvrissent dans ces usages n’ont
aucune idée de ce qui s’y passe : elles sont le lieu d’un travail
linguistique permanent, d’abord phonétique, selon une méthode classique qu’on
retrouve dans les argots mais aussi dans toutes les variétés de langue
parlée » (p. 94). « Cette variété de français, ajoute-t-il, possède
une richesse lexicale proprement extraordinaire et manifeste une inventivité
linguistique assurément ludique » (p. 95. Braudeau prend l’exemple de « fumétu »
ou « nuigrave » pour « cigarette »).
P. Encrevé, quant à lui, cite le film l’Esquive d’Abdellatif Kechiche, où des
adolescents passent du langage des cités au français de Marivaux qu’ils
interprètent sur scène : « Ce film dément toute analyse de la situation linguistique
en termes de fracture
linguistique » (p. 98).
Surtout, il est bon de rappeler qu’il n’y a pas,
qu’il n’y a jamais eu, qu’il ne saurait y avoir un français unique : « Toute langue est un système de
variations dans tous ses domaines (phonologie, graphie, lexique, syntaxe,
sémantique, pragmatique) » (p. 65).
Les étrangers dehors !
P. Encrevé produit également une double critique très
intéressante de la loi Toubon, non tant dans sa version définitive que dans ce
sont projet passablement délirant, heureusement refusé par le Conseil
Constitutionnel le 29 juillet 1994.
1- concernant le principe même d’une loi de « défense de la
langue », pour stopper l’adoption de mots anglais. Il s’agit d’une ligne
Maginot inutile, franchie quotidiennement par tous les outils de communication
(internet, etc.)
2- et surtout, à propos de l’interdiction prévue du recours « à une
expression ou un terme étrangers, lorsqu’il existe une expression ou un terme
français de même sens » qui présente, de fait, une menace directe pour « la
liberté d’expression et de communication […] Ce n’est pas par hasard que
les régimes ayant interdit les « mots étrangers » étaient tous
dictatoriaux : régimes d’Ataturk, Mussolini, Hitler » (p. 135). Si le
projet avait été adopté en l’état, Sniper
ou dealer auraient disparu, mais avec
eux shoah, shalom, aliah, intifada ou taliban, « limite grave à la
liberté d’expression », et d’abord mesure inapplicable dans le cadre d’une
démocratie (p. 136).
Le linguiste, à propos de démocratie, en donne une petite leçon, que l’on fera bien de méditer : « Le premier devoir
de l’État en politique de la langue est de garantir la liberté de la parole du
citoyen » ; le second « concerne l’égalité linguistique des
citoyens, l’égalité à l’égard de la langue nationale, mais aussi à l’égard de
leur langue maternelle » (p. 138). Or le programme visant à établir la
première égalité, a été réalisé au mépris de la seconde : « est-ce
que ce juste programme devait nécessairement s’accompagner de
l’ « anéantissement » des langues régionales réclamé par l’abbé
Grégoire sous la Terreur et largement réalisé sous la IIIe République
[…] ? J’en doute. » (ibid.)
M. Braudeau rappelle les écriteaux que l’on trouvait en Bretagne dans les
lieux publics : « Interdit de cracher par terre et de parler
breton » ; « Rien n’interdisait, ajoute P. Encrevé, de respecter
les langues maternelles et de partir de la connaissance qu’en avaient les
enfants pour les mener au français » (ibid.).
On sait du reste que ce fut le choix de certains pédagogues, hélas très
minoritaires (voir notamment l’anthologie de Hervé Terral, La langue d’oc devant l’école (1789-1951), entre lutte et répression, la place accordée à
l’occitan dans l’enseignement, Puylaurens, Institut d’Estudis
Occitan, 2005) .
Qu’il me soit permis de dire cependant que cette
expression de « langue maternelle », d’ailleurs sujette à caution,
comme le rappellent dans un article récent Françoise Gadet
et Gabrielle Varro[3], est aussi extrêmement restrictive. Car si la
revendication d’égalité ne peut être justifiée que lorsque la langue parlée est
« maternelle » stricto sensu
(c’est-à-dire parlée comme première langue dans l’enfance), alors on ne peut
bien sûr espérer désormais rien de tel pour les langues régionales. L’argument
consistant à dire, comme le font beaucoup (P. Encrevé n’est ici nullement en
cause) que si ces langues sont moribondes cela ne regarde pas l’État mais
uniquement la société civile, est de parfaite mauvaise foi, puisque la
responsabilité de l’État est directement engagée dans cette situation. A force
d’écriteaux infamants, de coups de règle et d’opprobre, le breton (par exemple)
n’est plus, dans les jeunes gnérations, une langue première mais seconde : c’est un fait, mais il est
d’autant plus légitime que ces locuteurs exigent une pleine reconnaissance de leurs
droits linguistiques. Or ces droits sont au contraire bafoués de multiples
manières, au motif que la langue n’est plus assez parlée, ce qui est évidemment
d’un parfait cynisme. On aurait aimé que les propos de P. Encrevé, sur ce point,
fussent peut-être plus explicites et non limités au rappel (essentiel) du
scandale constitué par le refus de la ratification de la charte des langues
minoritaires[4].
Pourtant, les interlocuteurs de ces conversations
sont sans faiblesse quant à l’articulation du monolinguisme de rigueur à l’idéologie que l’on
peut taxer, pour faire vite, d’impérialisme jacobin : « Je me demande, dit
M. Braudeau , si Jules Ferry était vraiment animé par une idéologie du
monolinguisme, ou bien n’était-ce pas plutôt un problème d’impérialisme
linguistico-politique ? Cette façon de dominer la Bretagne, de dominer la
langue d’oc, le Pays Basque… Ce à quoi P. Encrevé répond que « les deux
idéologies sont ici inséparables, sinon on aurait pu imposer la domination de
la République indivisible tout en acceptant le bilinguisme régional. Pour
Ferry, comme pour Grégoire, il s’agissait d’établir une langue unique pour
construire une nation unie. « Dans une république une et indivisible la
langue doit être une » proclamait le Comité de salut public en 1794. Idée abusive,
puisqu’elle impliquait qu’on prive des dizaines de millions de locuteurs de
leur langue maternelle pour leur imposer celle de ceux qui contrôlaient
l’État » (p. 139) Le point fort de la critique de P. Encrevé consiste
cependant à dire que « Le projet de loi Toubon poussait la logique
jacobine encore un peu plus loin : non seulement la République doit avoir
une langue mais encore cette langue doit-elle autant que possible rester
« pure » de tout mot venant d’ailleurs. Le rejet des mots immigrés
n’est pas sans rapport d’ailleurs avec la question de l’immigration en général
et cette crainte de la perte de l’identité qui la marque » (p. 140).
Signes d’espoir ?
P. Encrevé soulève enfin un point juridique très
intéressant, qu’il faudra sans doute exploiter. L’art. 75 de la Loi sur
l’égalité des droits et des chances, adoptée le 11 février 2005 crée de fait
une brèche dans l'art. 2 de la Constitution, que l’on croyait pourtant
infrangible. Il stipule en effet que « la langue des signes française est
reconnue comme une langue à part entière ». La LSF qui, en effet est une
langue à part entière, à ne pas confondre avec le français signé, est ainsi
considérée, de fait, selon les mots de P. Encrevé, comme « une autre forme
de la langue de la République » (p. 184). « Aucune langue régionale
n’a eu droit à une telle reconnaissance » fait remarquer Braudeau. Mais
justement, nous pourrons faire remarquer que si cet article de loi concernant
la LSF a été jugé conforme à l’art. 2 de la constitution, rien ne semble
interdire a priori d’en faire de même pour les langues régionales, ou du moins
de mettre le législateur face à ses contradictions.
P. Encrevé nous donne aussi quelque espoir en
rappelant que « les langues ont la peau dure et elles savent ressusciter…
Ne sont vraiment menacées de mort que les langues parlées par de très petits
groupes de locuteurs, de souvent moins d’une centaine de personnes, dont la
civilisation actuelle détruit le genre de vie traditionnel » (p. 21). Ces
propos semblent donc très rassurants pour les langues régionales sur le
territoire national, du moins les plus parlées d’entre elles. Pourtant, la
manière même dont le linguiste en traite lui-même n’est guère rassurante :
« les langues historiques de la France, dit-il, les langues régionales ont
très peu d’utilisateurs » (p. 47) ; elles ont été écrasées, balayées
par le français. Il les reconnaît certes comme des langues à plein titre,
dignes d’être protégées et promues, mais sa manière de parler, globalement, ressemble
trop à un constat de fin de vie. Certes, il veut dire par là qu’elles ne sont
plus désormais des langues premières, à part de rares exceptions, et cela est bien
de l’ordre du constat ; mais elles continuent à être enseignées et parlées
comme langues secondes et restent des langues de création artistique,
littéraire… hélas, de tout cela il ne dit presque rien, et joue en sourdine, au
contraire, une petite musique funèbre, qui laisse entendre (qu’il le veuille ou
non) que la page des langues régionales, pour l’essentiel, est bien tournée :
le français a eu raison d’elles et il vaut mieux consacrer son attention aux
langues vraiment vives de l’immigration ou des territoires d’outre mer. Il
démentira sans doute cette critique, mais alors, pourquoi n’a-t-il pas été plus
ferme et plus explicite dans ces conversations qui lui donnaient tout le loisir
d’enfoncer le clou, pourquoi n’a-t-il pas insisté sur l’urgence d’adopter des
politiques effectives de promotion des langues régionales, aux côtés des autres
langues de France ?
J.-P. Cavaillé
[1] De manière plus générale, il dissocie à juste titre
langue et culture : « Les langues ne sont pas liées à des cultures ni
les cultures à des langues par essence, mais par accident, par
l’histoire […] quand je dis qu’une langue « porte » une
culture, je triche : elle lui donne forme et la colore, la modifie »
(p. 40).
[2] Une chose à noter dans la
page web de l’UMP rapportant les propos de Sarkozy sur la langue
français : le substantif « Français » (pour désigner la langue)
est systématiquement gratifié d’une majuscule, contrairement à l’usage voulant
que les noms de langues restent en minuscule. Cela est assez révélateur du
culte voué à la langue en France par ce que P. Encrevé nomme la religion
d’État. Français, comme Dieu au singulier, prend la majuscule !
[3] Introduction à Langage & société, n° 116, juin 2006, Le « scandale » du bilinguisme. Langues en contact et plurilinguisme.
[4] Voir en particulier sa prise de position claire et courageuse dans Libération, le 13 décembre 2006.
04 mai 2007
Trois langues pour un ruisseau

Nicole Drano Stamberg, Résurgences du
ruisseau Lagamas dans le désert. Ressorgéncias dau riu Agamàs dins lo desèrt.
Lagamas ko-sor puk we-raoogo puga, Montpeyroux, Jorn, 2007.

Vignette de couverture. Gravure de Rébecca Holtom
Les éditions Jorn (Jour)
présentent un recueil de poésie trilingue, d’une subtile et parfaite cohérence.
Les poèmes qui le composent disent le ruisseau de Lagamas, qui coule en
Languedoc, et ses résurgences en un pays d’Afrique brûlé par la soif, au
Burkina Faso. « Je te parle de cette pensée qui me porte vers des amis qui
restent debout sur la terre sans pierre […] La poussière la poussière agrandit leurs yeux rouges qui
brûlent. Larmes poudreuses sous les paupières ». La poète habite, en
français, l’un et l’autre espace, ils sont les lieux de sa vie et l’eau les
relie, l’eau dont elle fait entendre le ruissellement, la sinuosité sonore,
dont elle dit l’évidence simple, et, là-bas, au bord du désert, le désir immense
et la nécessité. Le désir, que l’eau porte mais n’étanche pas, circule de l’un
à l’autre espace, du murmure de la fraîcheur moussue au monde des terres rouges
et des corps noirs : « l’homme, qui porte un turban descend de
son chameau. Il dit que l’univers n’a jamais vieilli. Nous conversons au bord
du vide. […] Il caresse mon épaule nue. Je sens les crevasses de sa peau. Je
lui tends l’eau du Lagamas ». Or, ce désir qui court avec l’eau – et c’est
là que réside toute la cohérence poétique du recueil – est celui qui circule
dans les trois langues : le français de la poète ; l’occitan du Lagamas,
car le Lagamas coule bien sûr d’abord (c’est-à-dire aussi) en occitan (traduction
de Joan-Pau Creissac) et la voix occitane d’Agamàs vient doubler tout au long
la voix française ; le ruisseau renaît enfin, au bout du recueil, dans la
langue mooré, du Burkina Faso (traduction de Joachim Kabore Drano, fils de la
poète). Plus, encore, l’eau coule en ces trois langues, toujours diverse, sur
les pages du livre en calligrammes fins, un filet ondoyant entre deux douces
rives de textes. « Lagamas lumineux
qui ruisselle de toutes tes voyelles mouillées », dit le poème qui
serpente, « Agamàs luminós que raja de totas tas vocalas banhadas » ;
« A Lagamas Vêenema sèn Wita Gom-biisa buud Fãa sẽn yadge ». Trois musiques humaines pour dire
un ruisseau.
JP C



La première page de la Tenson d'amour du Lagamas et de la Sirba
Tençon d'amor d'Agamàs e de Sirba