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Superdupont de Godlieb

Pour une critique de la religion de la langue

Pierre Encrevé et Michel Braudeau, Conversations sur la langue française, Paris, Gallimard, 2007.

 

Ce livre dialogué (en vérité une fiction de dialogue, où l’interlocuteur du linguiste, l’écrivain M. Braudeau, est un complice qui pose et relance les questions à point nommé), d’une lecture aisée et agréable, présente l’immense mérite de remettre les pendules à l’heure sur une série de questions autour de la langue française, qui font aujourd’hui les choux gras de l’idéologie paranoïaque national-identitaire. P. Encrevé prend toute la mesure de la question linguistique en France : « le français, chargé de symboliser l’unité nationale après la suppression du trône et la fin du monopole catholique de l’autel, a pris assez vite la figure d’une sorte de religion d’État en France » (p. 30). Aussi, ses analyses sont-elles reçues par le mécréant que je suis comme autant d’outils pour une critique de la religion de la langue.

En voici quelques exemples.

 

Le déclin du français

On connaît la rengaine : l’anglais nous envahit, le français lâche prise dans le monde (ah le bon temps des colonies ! comme l’écrit sans rire Richard Millet), les jeunes (plus les journalistes, les pédagogues, les hommes politiques, etc.) ne savent plus parler français, et en plus de sinistres crétins défendent les patois….

En réalité, « le français fait partie des langues du monde les mieux défendues par le travail savant et les mieux implantées par la puissance politique et militaire. En outre, il est porté par une des plus riches littératures de l’ère chrétienne » (p. 17). Pour ce qui est de sa situation interne, « quand on déplore l’état présent du français, on néglige ce fait établi qu’on n’a jamais autant, ni aussi bien parlé et écrit le français en France dans l’ensemble de la population. Aujourd’hui, la quasi totalité des enfants nés en France métropolitaine parlent français en première langue Une unification linguistique réelle s’est faite par l’école et par les médias audiovisuels, qui a balayé les restes vivants des langues et dialectes régionaux. ça n’empêchera pas les esprits chagrins de prétendre que la langue est en danger, qu’elle est peut-être généralisée mais méconnaissable... On connaît la chanson ! [...] ayant éliminé toutes les langues concurrentes du territoire, le français en France, qui a évolué dans tous ses usages et dans toutes les classes sociales, se porte mieux que jamais en moyenne nationale, et tient très bien tête à l’anglais » (p. 26).

P. Encrevé rappelle à ce propos que, selon l’enquête de Victor Duruy en 1864, un quart des enfants ne parlaient pas français en arrivant à l’école (et il semble tout à fait raisonnable de penser que les chiffres des non-francophones étaient supérieurs à l’époque), mais toutes « les langues de France » (le breton, l’alsacien, le basque, le flamand, le francique mosellan, le franco-provençal, le catalan, le corse, et toutes les variétés des langues d’oïl et de la langue d’oc…), auxquelles l’État français fit la guerre sans merci que l’on sait.

Après avoir évoqué la longévité de certaines des « langues de France » : les langues amérindiennes vieilles de plus de cinq mille ans (en Guyanne : arawak, kali’na, palikur, émerillon, wayana, wayampi) ; du basque, langue pré-indo-européenne ; du breton, langue celte, antérieure à la romanisation, du berbère, qui a résisté à l’arabe et au français colonial, le linguiste remarque simplement : « Quand on songe à la résistance de ces diverses langues, dans des situations très différentes […] on ne peut que sourire devant ceux qui croient le français en péril […] aucune menace de mort ne pèse sur elle, qui fait aujourd’hui partie de la poignée de langues les mieux pourvues pour traverser le temps » (p. 17). Propos salutaires, à opposer à toutes les « cassandres à cocarde » (expression empruntée à Claude Hagège), qu’elles soient ou non linguistes. Car il est des linguistes, comme Louis-Jean Calvet, pour soutenir que face à la langue « hypercentrale » (l’anglais), la dizaine de « supercentrales » (dont le français) serait menacée par les revendications des « petites » (en l’occurrence le corse) : « le maillon faible dans la mondialisation linguistique n’est pas constitué par les « petites » langues. Face à l’anglais dominant, ce sont plutôt les langues de niveau immédiatement inférieur, que j'ai appelées « supercentrales » comme le français, l’espagnol, le hindi, l’arabe, qui pourraient être « menacées », sinon dans leur existence, du moins dans leur statut. La mondialisation s’accommode des « petites » cultures, des « petites » langues, mais elle supporte beaucoup moins l'exception culturelle ou les langues intermédiaires » (article publié dans Libération le 1er septembre 2000). Face à la paranoïa « supercentrale » des francomaniaques, qui voudraient nous faire croire que le français serait moins bien armé dans le processus de « mondialisation » que le corse ou le breton, les observations de bon sens de P. Encrevé sont évidemment très bienvenues.

Au contraire, il fait apparaître un paradoxe intéressant : « c’est après 1960, au moment où le français a complètement triomphé en France de toutes les langues régionales concurrentes […], c’est à ce moment là que commence à faiblir la reconnaissance mondiale de la littérature française contemporaine » (p. 49). Il en infère, « en optimiste, que la présence en France d’un peu plus d’anglais pourrait réveiller la littérature française » (p. 50) et cite en exemple Jonathan Littell, anglophone natif, l’auteur couronné des Bienveillantes.

 

La menace anglaise

Concernant la diffusion et la généralisation de l’enseignement de « l’anglais de communication internationale », P. Encrevé a sans nul doute raison de ne pas jeter l’anathème : il « n’est pas une langue à profondeur historique, pas non plus une langue maternelle mais c’est une langue seconde normale : une vraie langue, linguistiquement parlant, adéquate à ces emplois seconds » (p. 30). En réalité, par la décision somme toute logique d’étendre l’enseignement de l’anglais à tous les enfants, un nouveau bilinguisme est à terme appelé à se développer. En fait « Ce qui est en train de disparaître en France sous les cris d’orfraie de ceux qui ne prennent pas de recul, c’est le monolinguisme des Français, posé en idéal national à partir de l’abbé Grégoire et de Barère, c’est-à-dire à partir de la Terreur », (p. 30). On pourra trouver P. Encrevé très optimiste à ce propos, car les résistances psycho-culturelles à l’admission d’un quelconque bilinguisme en France sont considérables, et ce qui vaut pour les autres langues, vaut aussi pour l’anglais, quel que soit sont prestige. Mais sur le fond, il a sans doute raison : on peut même imaginer que l’usage de l’anglais fera sauter cette incroyable inhibition linguistique des Français et les disposera mieux à parler aussi d’autres langues, même s’il est clair qu’aujourd’hui la concentration des efforts de l’enseignement de l’anglais (qui répond à une demande effective) se fait au détriment de toutes les autres.

Il rappelle surtout une évidence si difficile à admettre dans notre pays : à savoir que « le bilinguisme, qui est la situation normale dans le monde, ne détruit pas les langues en contact » (p. 29). Dans bien des cas, les langues résistent même à la destruction politique programmée, comme ce fut le cas, et je dirai pour ma part, comme c’est encore le cas, des langues régionales.

 Sur la question de la diffusion de l’anglais, comme autrefois celle du français, P. Encrevé ne fait pourtant nul angélisme : « On oublie trop à quel point la diffusion de la culture est liée à la puissance militaire et à la puissance politique qui y est associée. C’est aussi la raison pour laquelle la domination internationale de l’anglo-américain n’aura qu’un temps » (p. 31-32). Il imagine même, non sans malice, que lorsqu’une autre langue viendra concurrencer cette suprématie, il se pourrait que « l’ensemble des Européens, Français compris, fassent front commun pour tenter de conserver à l’anglais un rôle planétaire » (p. 32).

 

 

Le français « langue des droits de l’homme »

En fait, le français est aussi bien la langue de l’édit de Nantes que de sa révocation, de la Déclaration des droits de l’homme que du Code noir, de l’appel du 18 juin que des lois antisémites de Vichy ! C’est que les langues, n’ont « intrinsèquement rien à voir avec les discours qu’elles accueillent et les valeurs qu’ils expriment » (p. 35)[1]. On ne peut cependant que constater un processus d’assimilation des langues à quelques productions sélectionnées, prises comme leur expression propre : les langues sont associées « à certains seulement des textes qu’elles ont engendrées » (p. 35). Il y aurait d’ailleurs, si elle n’a déjà été tentée, une histoire à faire de cette identification des langues aux valeurs promues par les discours retenus comme exemplaires, à l’exclusion de tous les autres. En tout cas, cette analyse est très bien venue, particulièrement en France, où rien n’est plus courant que de mettre en avant, pour les motifs idéologiques les plus divers, que la langue française est, par essence, celle des droits de l’homme.

Sarkosi va encore au-delà, lorsqu’il dit dans son discours de campagne (Besançon, 13 mars 2007) : « Nous avons le devoir pour nos enfants, pour l’avenir de la civilisation mondiale, pour la défense d’une certaine idée de l’homme, de promouvoir la langue française »[2]. On comprend très bien, même si aucune justification n’est donnée, que la « promotion » du français dans le monde puisse bénéficier aux enfants de France, au moins selon une conception étroitement nationaliste de la langue, mais pour affirmer qu’elle est aussi un moyen d’assurer « l’avenir de la civilisation mondiale » et la « défense d’une certaine idée de l’homme », il faut supposer que le français est intrinsèquement lié à une forme de « civilisation » et à une « idée » de l’humain (mais quelle civilisation, au fait ? quelle idée ? le flou le plus complet permet de suggérer un consensus là où une explicitation, fût-elle minimale, produirait du désaccord). Or P. Encrevé nous rappelle que cette présupposition est bien sûr absolument abusive.

Aussi a-t-il raison, pour le même motif, de critiquer le lieu commun au sujet de la soi-disant « clarté » native du français classique, popularisée par Rivarol (« ce qui n’est pas clair n’est pas français ») : « Cette thèse idéologique repose sur la confusion commune entre la langue et l’usage qu’on en fait, entre la langue et le discours » (p. 71) ; en toute langue on peut viser à la clarté, en toute langue on peut rechercher intentionnellement l’obscurité. La distinction sociale et les rapports de pouvoir se nourrissent de telles obscurités délibérées, comme le montre la langue occulte des administrations, dont le linguiste donne quelques exemples édifiants, mais on peut en dire autant, sur un autre plan, de bien des aspects de l’orthographe scolaire.

 

La langue de la téci

Là aussi, on a affaire à un lieu commun presque impossible à discuter : l’expression linguistique des « jeunes des cités » serait terriblement limitée et lacunaire ; ces soi disant lacunes verbales expliquant pour certains le recours à la violence comme forme d’expression.

En fait, ces jeunes « utilisent deux variétés de français : ils peuvent parler dans leur sociolecte et dans le dialecte commun, sans oublier, s’ils sont enfants d’immigrés, la ou les langues maternelles de leurs parents » (p. 88). P. Encrevé ajoute que cette connaissance de la langue des parents est le plus souvent passive. Il faudrait à ce sujet disposer de chiffres précis, car dans bien des cas, ces enfants, d’une façon ou d’une autre, participent aux échanges linguistiques dans la langue de leurs parents au sein de la famille. Cette pratique, on le sait, est vue comme délétère et même criminogènes par certains (rapport Benisti) et il est donc d’autant plus important de montrer qu’elle est en fait relativement répandue et normale, et de conseiller aux pédagogues de la prendre en compte pour valoriser leurs élèves.

P. Encrevé relève surtout la richesse et l’inventivité de ce qu’il appelle leur « sociolecte » : « emprunts aux chansons, aux films, à la pub, à tout ce qui bouge, qui paraît dynamique et n’est pas normé par l’école. Mais ils ne se contentent pas d’emprunter ces mots, ils les triturent, les déforment, les transforment, comme a toujours plus ou moins fait la langue parlée, obtenant une langue d’une grande richesse, pleine de surprises, et plutôt fascinante pour un linguiste. Ceux qui s’imaginent que les langues s’appauvrissent dans ces usages n’ont aucune idée de ce qui s’y passe : elles sont le lieu d’un travail linguistique permanent, d’abord phonétique, selon une méthode classique qu’on retrouve dans les argots mais aussi dans toutes les variétés de langue parlée » (p. 94). « Cette variété de français, ajoute-t-il, possède une richesse lexicale proprement extraordinaire et manifeste une inventivité linguistique assurément ludique » (p. 95. Braudeau prend l’exemple de « fumétu » ou « nuigrave » pour « cigarette »).

P. Encrevé, quant à lui, cite le film l’Esquive d’Abdellatif Kechiche, où des adolescents passent du langage des cités au français de Marivaux qu’ils interprètent sur scène : « Ce film dément toute analyse de la situation linguistique en termes de fracture linguistique » (p. 98).

Surtout, il est bon de rappeler qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu, qu’il ne saurait y avoir un français unique : « Toute langue est un système de variations dans tous ses domaines (phonologie, graphie, lexique, syntaxe, sémantique, pragmatique) » (p. 65).

 

Les étrangers dehors !

P. Encrevé produit également une double critique très intéressante de la loi Toubon, non tant dans sa version définitive que dans ce sont projet passablement délirant, heureusement refusé par le Conseil Constitutionnel le 29 juillet 1994.

1- concernant le principe même d’une loi de « défense de la langue », pour stopper l’adoption de mots anglais. Il s’agit d’une ligne Maginot inutile, franchie quotidiennement par tous les outils de communication (internet, etc.)

2- et surtout, à propos de l’interdiction prévue du recours « à une expression ou un terme étrangers, lorsqu’il existe une expression ou un terme français de même sens » qui présente, de fait, une menace directe pour « la liberté d’expression et de communication […] Ce n’est pas par hasard que les régimes ayant interdit les « mots étrangers » étaient tous dictatoriaux : régimes d’Ataturk, Mussolini, Hitler » (p. 135). Si le projet avait été adopté en l’état, Sniper ou dealer auraient disparu, mais avec eux shoah, shalom, aliah, intifada ou taliban, « limite grave à la liberté d’expression », et d’abord mesure inapplicable dans le cadre d’une démocratie (p. 136).

Le linguiste, à propos de démocratie, en donne une petite leçon, que l’on fera bien de méditer : « Le premier devoir de l’État en politique de la langue est de garantir la liberté de la parole du citoyen » ; le second « concerne l’égalité linguistique des citoyens, l’égalité à l’égard de la langue nationale, mais aussi à l’égard de leur langue maternelle » (p. 138). Or le programme visant à établir la première égalité, a été réalisé au mépris de la seconde : « est-ce que ce juste programme devait nécessairement s’accompagner de l’ « anéantissement » des langues régionales réclamé par l’abbé Grégoire sous la Terreur et largement réalisé sous la IIIe République […] ? J’en doute. » (ibid.) M. Braudeau rappelle les écriteaux que l’on trouvait en Bretagne dans les lieux publics : « Interdit de cracher par terre et de parler breton » ; « Rien n’interdisait, ajoute P. Encrevé, de respecter les langues maternelles et de partir de la connaissance qu’en avaient les enfants pour les mener au français » (ibid.). On sait du reste que ce fut le choix de certains pédagogues, hélas très minoritaires (voir notamment l’anthologie de Hervé Terral, La langue d’oc devant l’école (1789-1951), entre lutte et répression, la place accordée à l’occitan dans l’enseignement, Puylaurens, Institut d’Estudis Occitan, 2005) .

Qu’il me soit permis de dire cependant que cette expression de « langue maternelle », d’ailleurs sujette à caution, comme le rappellent dans un article récent Françoise Gadet et Gabrielle Varro[3], est aussi extrêmement restrictive. Car si la revendication d’égalité ne peut être justifiée que lorsque la langue parlée est « maternelle » stricto sensu (c’est-à-dire parlée comme première langue dans l’enfance), alors on ne peut bien sûr espérer désormais rien de tel pour les langues régionales. L’argument consistant à dire, comme le font beaucoup (P. Encrevé n’est ici nullement en cause) que si ces langues sont moribondes cela ne regarde pas l’État mais uniquement la société civile, est de parfaite mauvaise foi, puisque la responsabilité de l’État est directement engagée dans cette situation. A force d’écriteaux infamants, de coups de règle et d’opprobre, le breton (par exemple) n’est plus, dans les jeunes gnérations, une langue première mais seconde : c’est un fait, mais il est d’autant plus légitime que ces locuteurs exigent une pleine reconnaissance de leurs droits linguistiques. Or ces droits sont au contraire bafoués de multiples manières, au motif que la langue n’est plus assez parlée, ce qui est évidemment d’un parfait cynisme. On aurait aimé que les propos de P. Encrevé, sur ce point, fussent peut-être plus explicites et non limités au rappel (essentiel) du scandale constitué par le refus de la ratification de la charte des langues minoritaires[4].

Pourtant, les interlocuteurs de ces conversations sont sans faiblesse quant à l’articulation du monolinguisme de rigueur à l’idéologie que l’on peut taxer, pour faire vite, d’impérialisme jacobin : « Je me demande, dit M. Braudeau , si Jules Ferry était vraiment animé par une idéologie du monolinguisme, ou bien n’était-ce pas plutôt un problème d’impérialisme linguistico-politique ? Cette façon de dominer la Bretagne, de dominer la langue d’oc, le Pays Basque… Ce à quoi P. Encrevé répond que « les deux idéologies sont ici inséparables, sinon on aurait pu imposer la domination de la République indivisible tout en acceptant le bilinguisme régional. Pour Ferry, comme pour Grégoire, il s’agissait d’établir une langue unique pour construire une nation unie. « Dans une république une et indivisible la langue doit être une » proclamait le Comité de salut public en 1794. Idée abusive, puisqu’elle impliquait qu’on prive des dizaines de millions de locuteurs de leur langue maternelle pour leur imposer celle de ceux qui contrôlaient l’État » (p. 139) Le point fort de la critique de P. Encrevé consiste cependant à dire que « Le projet de loi Toubon poussait la logique jacobine encore un peu plus loin : non seulement la République doit avoir une langue mais encore cette langue doit-elle autant que possible rester « pure » de tout mot venant d’ailleurs. Le rejet des mots immigrés n’est pas sans rapport d’ailleurs avec la question de l’immigration en général et cette crainte de la perte de l’identité qui la marque » (p. 140).

 

Signes d’espoir ?

P. Encrevé soulève enfin un point juridique très intéressant, qu’il faudra sans doute exploiter. L’art. 75 de la Loi sur l’égalité des droits et des chances, adoptée le 11 février 2005 crée de fait une brèche dans l'art. 2 de la Constitution, que l’on croyait pourtant infrangible. Il stipule en effet que   « la langue des signes française est reconnue comme une langue à part entière ». La LSF qui, en effet est une langue à part entière, à ne pas confondre avec le français signé, est ainsi considérée, de fait, selon les mots de P. Encrevé, comme « une autre forme de la langue de la République » (p. 184). « Aucune langue régionale n’a eu droit à une telle reconnaissance » fait remarquer Braudeau. Mais justement, nous pourrons faire remarquer que si cet article de loi concernant la LSF a été jugé conforme à l’art. 2 de la constitution, rien ne semble interdire a priori d’en faire de même pour les langues régionales, ou du moins de mettre le législateur face à ses contradictions.

P. Encrevé nous donne aussi quelque espoir en rappelant que « les langues ont la peau dure et elles savent ressusciter… Ne sont vraiment menacées de mort que les langues parlées par de très petits groupes de locuteurs, de souvent moins d’une centaine de personnes, dont la civilisation actuelle détruit le genre de vie traditionnel » (p. 21). Ces propos semblent donc très rassurants pour les langues régionales sur le territoire national, du moins les plus parlées d’entre elles. Pourtant, la manière même dont le linguiste en traite lui-même n’est guère rassurante : « les langues historiques de la France, dit-il, les langues régionales ont très peu d’utilisateurs » (p. 47) ; elles ont été écrasées, balayées par le français. Il les reconnaît certes comme des langues à plein titre, dignes d’être protégées et promues, mais sa manière de parler, globalement, ressemble trop à un constat de fin de vie. Certes, il veut dire par là qu’elles ne sont plus désormais des langues premières, à part de rares exceptions, et cela est bien de l’ordre du constat ; mais elles continuent à être enseignées et parlées comme langues secondes et restent des langues de création artistique, littéraire… hélas, de tout cela il ne dit presque rien, et joue en sourdine, au contraire, une petite musique funèbre, qui laisse entendre (qu’il le veuille ou non) que la page des langues régionales, pour l’essentiel, est bien tournée : le français a eu raison d’elles et il vaut mieux consacrer son attention aux langues vraiment vives de l’immigration ou des territoires d’outre mer. Il démentira sans doute cette critique, mais alors, pourquoi n’a-t-il pas été plus ferme et plus explicite dans ces conversations qui lui donnaient tout le loisir d’enfoncer le clou, pourquoi n’a-t-il pas insisté sur l’urgence d’adopter des politiques effectives de promotion des langues régionales, aux côtés des autres langues de France ?

 

J.-P. Cavaillé

 


[1] De manière plus générale, il dissocie à juste titre langue et culture : « Les langues ne sont pas liées à des cultures ni les cultures à des langues par essence, mais par accident, par l’histoire […] quand je dis qu’une langue « porte » une culture, je triche : elle lui donne forme et la colore, la modifie » (p. 40).

[2] Une chose à noter dans la page web de l’UMP rapportant les propos de Sarkozy sur la langue français : le substantif « Français » (pour désigner la langue) est systématiquement gratifié d’une majuscule, contrairement à l’usage voulant que les noms de langues restent en minuscule. Cela est assez révélateur du culte voué à la langue en France par ce que P. Encrevé nomme la religion d’État. Français, comme Dieu au singulier, prend la majuscule !

[3] Introduction à Langage & société, n° 116, juin 2006, Le « scandale » du bilinguisme. Langues en contact et plurilinguisme.

[4] Voir en particulier sa prise de position claire et courageuse dans Libération, le 13 décembre 2006.