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La Tour de Babel de Marta Minujin

 

L’histoire au secours du plurilinguisme

 

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Je viens de lire un article daté de 1977, du linguiste et historien de la langue italienne et des « dialectes »[1] parlés en Italie, Francesco Sabatini devenu depuis président de l’Accademia della Crusca[2]. Son approche est forcément intéressante, parce qu’elle articule histoire des langues et histoire politique et sociale, et bien qu’il ne soit certes pas un grand défenseur des « langues minorisées »[3], il nous apporte néanmoins des outils et des arguments pertinents, fondés sur ses connaissances historiques.

            D’abord il adresse à l’historiographie linguistique italienne de la génération précédente une objection considérable, en remarquant qu’elle implique une distinction entre une « vision proprement historique, réservée à la langue destinée à l’affirmation hégémonique et une vision substantiellement géographique, appliquée aux langues de plus humble destinée (confiée volontiers aux dialectologues) » (p. 9, je traduis). C’est très vrai, il y a un destin historique des langues nationales qui s’oppose à la géographie des rémanences et des inerties « dialectales », dont on dresse la carte en négligeant d’en faire l’histoire, ou plutôt en faisant comme si ces idiomes, patois et parlures n’avaient d’autre histoire que celle de leur nécessaire disparition.

            Mais il ajoute que cette distinction doit être reconduite à une dissociation plus générale : l’absence, ou l’insuffisance en tout cas, de lien explicite entre le devenir historique des langues et « les processus de transformation interne et d’interaction externe des communautés sociales ». En clair, on ne peut pas faire d’histoire des langues sans faire d’histoire sociale et politique, car « l’action des forces de nature politique (…) conditionnent l’histoire linguistique » (p. 10).

            De cette vue générale, il tire une double critique : de l’angélisme qu’il suppose chez ceux qu’il appelle « les défenseurs à outrance des langues minoritaires » et du « déterminisme » erroné de ceux qui sont hostiles à ces langues.

Concernant les premiers, à mon avis, il manque globalement sa cible, mais ce qu’il dit est en effet efficace contre ceux qui refusent de politiser leur prise de position en faveur des langues minorisées, en en faisant, par conviction ou opportunisme, un combat uniquement culturel. Le facteur politique, et donc un passé fait de luttes géo-politiques, de conflits sociaux et d’intérêts économiques, pèse de tout son poids dans le destin des langues. Et Sabatini fait remarquer au passage qu’il n’est pas rare que les minorités linguistiques que l’on veut défendre aujourd’hui, doivent leur naissance à des « actions violentes » : les colonies albanaises de Calabre sont nées de l’établissement de mercenaires au service des rois aragonais de Naples appelés pour mâter des révoltes internes au XVe siècle ; la colonie catalane en Sardaigne fut créée à la suite de la conquête armée de Pierre IV d’Aragon (1354), etc. Il ne s’agit pas, dit-il, de rejeter la faute des ancêtres sur les descendants, mais de mettre en évidence ce poids du politique. Peu importe qu’il y ait là ou non quelque arrière-pensée peu amène pour les minorités, et un arrière-fond de cynisme culturel (ce que la langue hégémonique fait aux langues minoritaires, celles-ci le feraient à celles-là, si elles en avaient le pouvoir)  : l’important est en effet la mise au premier plan de la question politique, qu’il faut bien assumer et il est d’autant plus facile, me semble-t-il, de le faire aujourd’hui que, précisément, nous sommes censés vivre dans le cadre de sociétés civiles pacifiées par des institutions démocratiques. Il s’agit donc de conquérir des droits linguistiques et cette question est en soi politique, même si – il faut y insister – elle n’implique nullement une démarche nationaliste.

La seconde critique est la plus intéressante : ceux qui rejettent toute aide aux langues minoritaires tiennent bien compte de la situation politico-linguistique présente (et pour cause ! puisqu’ils travaillent à son maintien et Sabatini le premier du reste), mais ils en ont une conception « statique et déterministe ». Il s’agit de justifier l’état des choses actuel en postulant des « unités linguistiques au départ », ce qui revient à méconnaître « la réelle dynamique de formation des agencements politiques » (p. 10). Le présupposé est celui de « l’homogénéité linguistique comme une donnée pertinente de la communauté socio-culturelle et politique ». Or ce présupposé, dit-il, est « définitivement démoli par toutes les études de sociolinguistique »[4], et Sabatini renvoie à l’ouvrage fondamental de Uriel Weinrich, Languages in Contact, 1953, traduit en italien, mais évidemment pas en français. Il ajoute : « le concept fondamental, sur lequel nous devrons aujourd’hui être de plus en plus nombreux à nous mettre d’accord est à mon avis le suivant : il n’existe pas de communauté humaine qui ait été dès l’origine ou puisse devenir à la fin véritablement homogène linguistiquement »[5]. Faire donc de l’unicité et de l’homogénéité linguistiques un principe politique, sans lequel la communauté serait en péril, est une erreur, une imbécillité, et se proposer de le réaliser par la contrainte juridique et constitutionnelle est voué à l’échec… du moins c’est ce qu’affirme Sabatini : je serai pour ma part moins optimiste, car on est assez proche, en bien des pays, de la réalisation d’une communauté politique monolingue. Le totalitarisme monolinguiste et monoculturel est une réelle menace politique, d’autant plus pernicieuse qu’il n’est absolument pas perçu comme tel par la majorité des citoyens. Et le fait est que les langues disparaissent aujourd’hui massivement… En tout cas Sabatini nous montre qu’il est absurde de faire du monolinguisme la condition de l’unité politique et de la paix sociale. L’article 2 de la constitution française est une imbécillité au regard de l’histoire. Mais, tout aussi déraisonnable – et à mon sens effrayante – s’avère l’utopie consistant à revendiquer un territoire politiquement autonome pour toute « nation » définie par sa « langue » (les idées du PNO inspirées de Fontan). Je laisse à Sabatini, ce mot de conclusion : « L’histoire de la langue ne peut ignorer que n’importe quelle communauté politique, considérée à n’importe quel moment de l’histoire, est inévitablement composite et plurilingue »[6]. 

 

J.P. Cavaillé

[1] Sur la notion de dialetto en Italie, voir sur ce blog : Un voyage au pays des « dialetti ». Le Salento et ses langues.

[2] «  Minoranze e culture regionali nella storiografia linguistica italiana », in Federico Albano Leoni (a cura di), I Dialetti e le lingue delle minoranze di fronte all' Italiano : atti / del 11. congresso internazionale di studi [della] SLI, Società di linguistica italiana, Cagliari, 27-30 maggio 1977, Roma : Bulzoni, 1979, 2 vol., p. 5-19. 

[3] Voir, sur ce blog : Dialectophones, femmes et nègres, même combat !

[4] «definitivamente smontato da tutti gli studi sociolinguistici », p. 11 (je souligne). 

[5] « Il concetto fondamentale, sul quale (oggi dovremmo convergere sempre più numerosi, è a mio avviso che non esiste comunità umana che sia stata fin dall’origine o possa diventare alla fine davvero omogenea linguisticamente » p. 11. (je souligne) 

[6] « La storia della lingua non può ignorare che qualsiasi comunità politica, considerata in qualsiasi momento storico è inevitabilmente composta e plurilingue », p. 16.